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📚 Dossier : Élections Québec 2026

Deux débats plus tard : le milliard qui plane, et le mythe du « vote immigrant »

TVA puis Noovo/Crave : deux débats des chefs, un scandale informatique qui a pris des proportions inattendues, des sondages qu'on a d'abord mal lus, et une question qui nous concerne directement — existe-t-il vraiment un « vote immigrant » au Québec ?

Deux débats plus tard : le milliard qui plane, et le mythe du « vote immigrant »

Hôtel du Parlement, Québec — photo Wilfredor, Wikimedia Commons, domaine public (CC0)

Deux débats plus tard : le milliard qui plane, et le mythe du « vote immigrant »

Deux débats des chefs sont maintenant derrière nous — TVA le 15 septembre, Noovo/Crave le 16 — et un troisième nous attend le 23, à Radio-Canada. Entre les deux premiers, un scandale informatique a pris des proportions qu’on n’attendait pas, les sondages ont été un peu mal lus par tout le monde y compris nous, et une question s’est imposée qui nous touche directement : celle du fameux « vote immigrant ».

Les phrases qui restent

Un débat se retient rarement en entier. Ce sont des phrases qui circulent le lendemain :

« La dernière fois que j’ai vu une épicerie publique, c’était en vacances à Cuba. Personne ne veut vivre ça au Québec. »

Une pique lancée à Ruba Ghazal sur son projet d’épiceries publiques (TVA, 15 septembre) — elle avait pourtant précisé qu’il s’agissait d’un réseau pilote de 15 magasins pour faire concurrence aux grandes chaînes, pas d’une nationalisation du secteur.

« Je ne sais pas qui a gagné le débat. Ce sera aux Québécois de le décider à la maison. »

Éric Duhaime, interrogé après le premier débat — une esquive qui en dit long : même les chefs peinent à dire qui a marqué des points.

« C’est une décision qu’elle a prise. Elle ne peut pas jeter quelqu’un d’autre sous l’autobus. »

Charles Milliard, visiblement à bout, sur le dossier informatique SIFA (Noovo/Crave, 16 septembre) — sur lequel toute la soirée a fini par tourner.

« On n’est pas du tout dans un scénario où il y aurait un milliard de dollars qui seraient dépensés. »

La réponse de Christine Fréchette, qui conteste le chiffre sans convaincre tout le monde.

SIFA : d’un projet informatique à un scandale à un milliard

Le Système d’information des finances et de l’approvisionnement (SIFA) devait remplacer 41 logiciels obsolètes utilisés dans le réseau de la santé. Budget initial en 2022 : 96 millions de dollars. Une enquête de Radio-Canada, publiée le 14 septembre, révèle que la facture est désormais estimée à 464,8 millions — et qu’une analyse interne, produite par des responsables du ministère de la Cybersécurité et du Numérique appuyés par des firmes comptables, avertit qu’elle pourrait grimper jusqu’à 1 milliard de dollars. Onze fois le budget de départ.

Le dirigeant principal de l’information du Québec, Stéphane Le Bouyonnec, avait formellement recommandé le 10 juillet de ne pas réautoriser le projet, invoquant un « risque important » et un état critique. Le Conseil des ministres a néanmoins approuvé la poursuite du financement cinq jours plus tard.

C’est le critique du Parti libéral en matière de numérique, Monsef Derraji, qui a porté l’accusation la plus précise : Christine Fréchette aurait enfreint la loi sur la gouvernance des ressources informationnelles, qui oblige le gouvernement à tenir compte de l’avis du dirigeant principal de l’information. Charles Milliard, lui, a campé le dossier sur le terrain de la mauvaise gestion pure, tirant un parallèle avec le fiasco SAAQclic : « même montant, même parti, même fournisseur — la seule vraie différence, c’est que celui-ci est du pur Fréchette. » Éric Duhaime a lui aussi établi la comparaison avec SAAQclic pendant le débat.

Fréchette rejette le chiffre d’un milliard, le qualifiant d’un scénario parmi d’autres plutôt que d’un plan arrêté : le Conseil des ministres n’aurait préautorisé que 329 millions en juillet, et la présidente du Conseil du trésor promet que le nouveau système ferait éventuellement économiser 1,2 milliard en remplaçant les 41 vieux logiciels. Reste que le contexte plus large n’aide pas sa cause : une autre enquête de Radio-Canada estime que les besoins informatiques de Santé Québec dépassent de 6 milliards de dollars les investissements déjà prévus par le gouvernement.

Ce que les sondages disent vraiment

Un mot de prudence, qu’on se doit à nous-mêmes : la semaine dernière, on soulignait un écart spectaculaire entre deux sondages sur le vote de Québec solidaire. En y regardant de plus près, cet écart n’existe pas vraiment. Le sondage Nanos pour Noovo/Crave (12-14 septembre) donne QS à 8,7 % ; celui de Léger (10-13 septembre) le place à 10 %. Deux chiffres cohérents, pas contradictoires — la confusion vient probablement du fait que Léger mesure aussi un « deuxième choix » à 14 % chez les répondants, une tout autre question que l’intention de vote elle-même.

Ce qui reste vrai, en revanche : le paradoxe Ghazal. Son parti stagne autour de 9-10 % dans les intentions de vote, mais sa cote personnelle grimpe. Chez Léger, le nombre de répondants la jugeant « meilleure premier ministre » est passé de 4 % en avril à 7 % aujourd’hui, et elle affiche le gain hebdomadaire le plus fort de tous les chefs sur « la meilleure campagne de la semaine » (+3 points). Un sondage Synopsis-La Presse va dans le même sens : 34 % d’opinions favorables contre 33 % de défavorables à son endroit, en nette amélioration depuis le début de la campagne. Le parti stagne, la cheffe progresse — l’écart reste à surveiller, sans qu’on puisse encore dire s’il se traduira un jour en votes.

Ce que les électeurs en retiennent, deux débats plus tard

Trois questions se dégagent, à notre avis, de ces deux soirées :

  • Qui a le moins perdu, plutôt que qui a gagné ? Aucun des deux débats n’a produit de vainqueur clair. Les analystes s’accordent plutôt sur qui a le moins écopé — souvent Paul St-Pierre Plamondon, par défaut, en étant déjà en tête.
  • Le vrai enjeu de cette élection est-il un référendum, ou la capacité de l’État à gérer l’argent public ? Le débat Noovo/Crave a été dominé par la question référendaire (Fréchette contre St-Pierre Plamondon) autant que par un projet informatique à un milliard de dollars. Les deux ne sont pas de la même nature — l’un est une promesse pour l’avenir, l’autre une facture déjà en cours.
  • Pourquoi la cote personnelle de Ruba Ghazal grimpe-t-elle sans que le vote suive ? C’est la question la plus ouverte des deux débats, et celle qu’on continuera de suivre jusqu’au 5 octobre.

Note de la rédaction

Comme citoyens — et surtout au contact des personnes âgées que nous croisons tous les jours — les besoins se font de plus en plus criants : dans les hôpitaux, dans les services sociaux, dans les services éducatifs et de la petite enfance. Obtenir un rendez-vous pour une radiographie ou un spécialiste peut aujourd’hui prendre plus de six mois. Pour un simple bilan sanguin, il faut compter de six à huit semaines d’attente dans la région de Montréal.

Dans ce contexte, comment tolérer des projets qui proposent de réduire encore le personnel de l’État ? Le Québec a déjà vécu ce genre d’exercice : la « réingénierie de l’État », lancée par le gouvernement libéral de Jean Charest en 2003, n’a fait, au final, que multiplier les problèmes pour les citoyens plutôt que les résoudre.

Les Québécois vont-ils retomber dans le même piège de la « taille de l’État » ? Est-ce, au fond, une façon détournée de préparer le terrain à une privatisation de services que nous finirons par payer plus cher, individuellement, une fois l’État affaibli ? La question est légitime — et c’est aux chefs de partis d’y répondre.

Et le mythe du « vote immigrant »

Un mot, enfin, sur une question qui concerne directement nos lecteurs. Un reportage de La Converse, média indépendant spécialisé dans la couverture des communautés racisées et issues de l’immigration, s’attaque de front à une idée reçue : celle d’un « vote immigrant » monolithique. Le reportage suit six Québécois d’origines diverses, aux niveaux d’engagement très différents — dont Salim Triaï, 63 ans, d’origine algérienne, électeur assidu motivé par la santé, le coût de la vie et la sécurité de la retraite, et Amine Benkara, 37 ans, nouveau citoyen votant pour la première fois avec un réel enthousiasme. Le constat qui traverse ces six portraits : les priorités des électeurs issus de l’immigration ressemblent à celles de tout le monde — coût de la vie, santé, logement, emploi — bien plus qu’elles ne se résument à la seule question migratoire.

Autre signal à noter : Élections Québec avait demandé une dérogation pour publier ses informations aussi en anglais ; le gouvernement l’a refusée au nom de la loi linguistique, et l’organisme a dû se rabattre sur un simple code QR renvoyant vers l’information en anglais sur ses documents imprimés unilingues français. Des groupes anglophones y voient un obstacle réel à la participation. Le débat, tel que couvert jusqu’ici, reste centré sur la question anglophone — nous n’avons trouvé, à ce stade, aucune campagne de mobilisation dédiée aux communautés diaspora ou allophones pour ce scrutin, ni du côté d’Élections Québec, ni du côté des partis. Ce silence est peut-être lui-même un signal : la « pédagogie envers les jeunes et les femmes » qu’on appelait de nos vœux après le premier débat vaut tout autant pour les nouveaux Québécois.

En attendant, une chose ne dépend d’aucun parti ni d’aucune campagne : le 5 octobre, chacun de nous peut simplement se présenter aux urnes.


Ce dossier s’inscrit dans la série jisr.media sur les élections générales québécoises du 5 octobre 2026.

Sujets :⚜️ Québec : élections et gouvernement🌍 Marocains du monde et diaspora🍁 Canada et immigration
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