Après le 23 septembre : une participation réelle d’un adulte sur cinq, des plaintes, et des partis entre triomphe et examen de conscience
Les résultats sont tombés dans la nuit : le PAM en tête avec 97 sièges, le RNI en chute, le PJD de retour, l’Alliance de la gauche multipliée par quatre. Nous les avons détaillés dans notre article sur les résultats. Deux jours plus tard, reste à regarder ce que les chiffres officiels ne disent pas : combien de Marocains ont vraiment voté, comment s’est déroulé le scrutin, et ce qu’en disent les partis.
Participation réelle : un adulte sur cinq
Le ministère de l’Intérieur annonce 38,02 % de participation. C’est vrai, mais ce pourcentage se calcule sur les inscrits, soit 15,8 millions de personnes. Or près de 12 millions de Marocains en âge de voter ne figurent même pas sur les listes.
Rapporté à l’ensemble des adultes, le tableau change complètement :
| Nombre | |
|---|---|
| Marocains en âge de voter | environ 27,8 millions |
| Inscrits | 15 801 162 |
| Votants | environ 6 millions |
| Part des adultes qui ont voté | environ 21,6 % |
Calculs de jisr.media à partir des chiffres du ministère de l’Intérieur.
Le futur gouvernement tirera sa légitimité d’environ un adulte sur cinq.
Le Conseil national des droits de l’Homme (CNDH) l’a lui-même relevé dans son rapport préliminaire : la faible participation des jeunes est l’une de ses principales préoccupations. Selon les données publiées cet été, seuls 12 % des 18-24 ans étaient inscrits.
Bulletins nuls : le chiffre qui manque
Il faut aussi retirer des votants les bulletins nuls, qui ne comptent pour aucun parti. Le ministère de l’Intérieur n’a pas encore publié leur nombre national.
Le précédent de 2021 donne un ordre de grandeur. Cette année-là, 1 197 575 bulletins avaient été déclarés nuls, soit 13,6 % des votants. Si la même proportion se répétait en 2026, cela représenterait environ 800 000 bulletins sur 6 millions de votants. C’est une estimation, pas un chiffre officiel.
Les chiffres recueillis par jisr.media montrent que le phénomène peut être massif. À Sidi Youssef Ben Ali, à Marrakech, dans la circonscription où a été élue Fatima-Zahra Mansouri, coordinatrice de la direction collégiale du PAM, que plusieurs observateurs présentent comme possible future cheffe du gouvernement si le Roi la nomme :
| Sidi Youssef Ben Ali (Marrakech) | Nombre |
|---|---|
| Inscrits | 29 248 |
| Votants | 8 937 (30,6 %) |
| Bulletins rejetés | 2 765 (31 % des votants) |
| Votes acceptés | 6 172 (21,1 % des inscrits) |
Chiffres exclusifs recueillis par jisr.media.
À Sidi Youssef Ben Ali, près d’un bulletin sur trois a été rejeté.
Autrement dit, à peine un inscrit sur cinq a exprimé un vote valide, dans le fief électoral de celle qui pourrait diriger le prochain gouvernement.
Or un bulletin nul est souvent un vote de protestation : l’électeur se déplace, mais refuse de choisir. Additionnés à l’abstention et aux non-inscrits, ils dessinent une majorité silencieuse bien plus large que celle qui a désigné les vainqueurs.
Le jour du vote : Tanger au cœur des plaintes
Le 23 septembre, plusieurs incidents ont été signalés :
- Tanger : un sac contenant des bulletins de vote a été découvert dans la cour d’une école abritant un bureau de vote. Le parquet a confirmé l’interpellation d’un individu et l’ouverture d’une enquête judiciaire. Une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux montrait aussi une urne contenant plusieurs enveloppes blanches, au bureau n° 84 de l’école Al Qods. Le parquet enquête également.
- Tiflet : l’Alliance de la gauche a déposé plainte après avoir observé une voiture transportant plusieurs personnes près d’un bureau de vote.
- Kénitra : un bureau de vote a cessé d’accueillir les électeurs pendant plus d’une heure, à l’heure du déjeuner.
- Rabat : des difficultés d’accès à plusieurs bureaux ont été signalées.
Ces incidents s’ajoutent aux 93 plaintes électorales enregistrées pendant la campagne, du 21 août au 15 septembre, et aux enquêtes ouvertes sur des enregistrements audio d’achat de voix à Settat et El Jadida. Nous avions recensé les affaires qui ont marqué la campagne.
Le CNDH : « globalement normal », mais avec des réserves
La présidente du CNDH, Amina Bouayach, a présenté le 24 septembre les conclusions préliminaires de l’observation du scrutin. Le Conseil a déployé 783 observateurs, sur un total de 3 006 observateurs nationaux et internationaux, et couvert 8,9 % des bureaux de vote, au-delà de la norme internationale de 3 à 5 %.
Son verdict : un scrutin « globalement normal », avec des infractions qui ne dépassent pas 3 % des situations observées. Mais Amina Bouayach a relevé des « violations exceptionnelles » susceptibles d’affecter l’intégrité du processus, et demandé la publication des enquêtes. Sur Tanger, elle a précisé que les résultats de l’enquête judiciaire « permettront d’établir les circonstances exactes des incidents et les éventuelles responsabilités ».
Le CNDH s’inquiète aussi d’un discours religieux qui a présenté la compétition comme un combat « entre croyants et non-croyants ».
Un scrutin « globalement normal », mais des « violations exceptionnelles » dont on attend encore les conclusions.
La majorité sortante : entre satisfaction et examen de conscience
Le PAM (97 sièges), désormais en position de diriger le gouvernement, joue l’ouverture. Sa coordinatrice, Fatima-Zahra Mansouri, assure : « Nous ne croyons pas aux lignes rouges, ce sont les programmes qui décideront. » Elle dit respecter tous les partis et n’en exclure aucun.
Le RNI (66 sièges, contre 102 en 2021) reconnaît sa défaite. Son président, Mohamed Chaouki, qui a succédé à Aziz Akhannouch en février, estime qu’« il convient de ne pas minimiser la portée de cette régression », sans chercher de justifications. Il annonce un débat interne et renvoie la question des alliances aux instances du parti.
L’Istiqlal (65 sièges, contre 81) se félicite de sa troisième place. Son secrétaire général, Nizar Baraka, appelle à « dépasser la logique de compétition » pour se concentrer sur les attentes des citoyens, et affirme que le parti continuera son travail « quelle que soit sa position ». Le parti revendique en outre un 66ᵉ siège à Skhirat-Témara, ce qui le placerait à égalité avec le RNI. Ce siège n’est pas encore confirmé officiellement.
Les oppositions : victoire revendiquée et accusations
Le PJD (54 sièges, contre 13) crie victoire. Abdelilah Benkirane qualifie le résultat de « grande victoire » et se présente comme le « vrai gagnant » du scrutin. Mais il ferme la porte au PAM : « La logique veut que le PJD ne participe pas à ce gouvernement. » Il juge le futur exécutif « douteux » et évoque une fraude à Tanger. La décision finale revient au conseil national du parti.
Le PPS (19 sièges), par la voix de Nabil Benabdallah, relie le scrutin à la faiblesse de la participation et à un « vote sanction » qui aurait surtout profité au PJD.
L’Alliance de la gauche (8 sièges, contre 2) salue une percée historique. Ses dirigeants dénoncent aussi des irrégularités dans plusieurs circonscriptions, en particulier ce qu’ils qualifient de « catastrophe » à Tanger, où l’argent aurait été utilisé pour influencer le vote. Voici la liste de ses huit élus :
| Élu(e) | Circonscription |
|---|---|
| Nabila Mounib | Anfa, Casablanca (locale) |
| Omar Mahmoud Bendjelloun | Rabat-Océan (locale) |
| Rachid Mchich | Béni Mellal (locale) |
| Nabila Jalal | Casablanca-Settat (régionale) |
| Souad Frikech | Rabat-Salé-Kénitra (régionale) |
| Mounia Rachachi | Fès-Meknès (régionale) |
| Fatima-Zahra Abdoun | Marrakech-Safi (régionale) |
| Sanaa Fawzi | Souss-Massa (régionale) |
Liste communiquée par l’Alliance de la gauche.
L’USFP (26 sièges, contre 34) reste prudente. Son représentant sur le plateau de 2M, mercredi soir, a indiqué que le parti attendait les résultats définitifs et que son bureau politique se réunirait pour analyser la situation.
Un même constat à gauche : l’argent sale et la désaffection des jeunes
Sur le plateau de 2M, les représentants de l’USFP, du PPS et de l’Alliance de la gauche ont tous insisté sur un point : les conditions difficiles vécues par les partis qui ont fait le choix d’une campagne propre, face à l’argent sale. Tous ont aussi appelé l’État, les médias et les partis politiques à jouer un rôle plus important dans l’encadrement des citoyens, et surtout des jeunes, pour relever la participation.
Abdeslam El Aziz, de l’Alliance de la gauche, est allé plus loin. Il a rappelé la nécessité d’une réforme constitutionnelle pour démocratiser le Maroc, et d’un organe indépendant chargé d’organiser les élections, à la place du ministère de l’Intérieur.
Les partis de gauche réclament un organe indépendant pour organiser les élections, à la place du ministère de l’Intérieur.
Et maintenant ?
Les résultats restent provisoires jusqu’à l’examen des éventuels recours par la Cour constitutionnelle. Le Roi doit ensuite nommer le chef du gouvernement au sein du PAM, qui devra réunir au moins 198 sièges. Avec le PJD qui se tourne vers l’opposition, la reconduction de l’alliance PAM-RNI-Istiqlal (228 sièges) apparaît comme la voie la plus simple.
Mais quelle que soit la coalition, la question posée par la participation reste entière. Nous l’avions soulevée avant le scrutin, et la couverture internationale l’a aussi relevée, en oubliant au passage les Marocains du monde.
FAQ
Quel est le taux de participation réel aux législatives 2026 ? Le taux officiel est de 38,02 % des inscrits. Mais sur les quelque 27,8 millions de Marocains en âge de voter, environ 6 millions ont voté, soit à peu près 21,6 % (calculs de jisr.media). Près de 12 millions d’adultes ne sont pas inscrits sur les listes.
Combien y a-t-il eu de bulletins nuls ? Le ministère de l’Intérieur n’a pas encore publié le chiffre national. En 2021, 1 197 575 bulletins avaient été déclarés nuls, soit 13,6 % des votants.
Que s’est-il passé à Tanger ? Un sac contenant des bulletins de vote a été découvert dans la cour d’une école abritant un bureau de vote. Un individu a été interpellé et une enquête judiciaire a été ouverte. Une vidéo d’urne suspecte, filmée dans un autre bureau de la ville, fait aussi l’objet d’une enquête.
Le PJD va-t-il entrer au gouvernement ? Abdelilah Benkirane a déclaré que la logique veut que le PJD ne participe pas à un gouvernement dirigé par le PAM. La décision finale revient au conseil national du parti.
Sources : ministère de l’Intérieur (résultats et participation), 2M (réactions de l’USFP, du PPS et de l’Alliance de la gauche, 23 septembre), Alliance de la gauche (liste des élus), calculs de jisr.media, CNDH (rapport préliminaire, via Article19.ma), HeureDuJournal (incidents du 23 septembre), jisr.media (chiffres de Sidi Youssef Ben Ali), Le Brief (bulletins nuls 2021), Al Jazeera, Hespress, Telquel, Le Matin et Morocco World News (réactions des partis).







