237 milliards de dirhams de flou : ce que ça aurait pu construire pour vous
À cinq jours des élections législatives du 23 septembre, jisr.media a voulu faire un exercice simple : reprendre les montants d’argent public que nos propres enquêtes ont documentés depuis le début de notre série Décryptage — du premier volet sur le budget 2027 jusqu’à notre article sur la gouvernance des caisses de retraite — et les additionner. Pas des promesses de campagne, pas des projections : des chiffres déjà publiés, déjà sourcés, déjà vérifiés.
Le total : 237,4 milliards de dirhams.
Le compte du flou
Cinq montants, cinq dossiers, un même fil conducteur : de l’argent public dont la trace, l’usage ou l’explication n’ont jamais été pleinement rendus aux citoyens.
| Montant | Ce que ça révèle | Notre enquête |
|---|---|---|
| 115 Mds DH | Trou de la CNSS depuis 1971, avec intérêts — jamais expliqué (commission sénatoriale de 2002) | Retraites : 115 milliards de trou |
| 31,9 Mds DH | Restitution ordonnée par la Cour d’appel de Casablanca en 2020, détournement CNSS | Retraites : 115 milliards de trou |
| 46 Mds DH | Acquisition de CHU par le RCAR, loués à bas prix à l’État | Retraites : 115 milliards de trou |
| ≈20 Mds DH | Écart inexpliqué entre deux documents officiels sur les réserves du RCAR pour 2021 (135 contre 116 milliards) — écart similaire réapparu en 2024 | Retraites : 115 milliards de trou |
| 24,5 Mds DH | « Financements innovants » (10 Mds) et excédent des comptes spéciaux du Trésor (14,5 Mds) — des mécanismes comptables qui masquent l’ampleur réelle du déficit 2026 | Décryptage du budget 2027 (1/8) |
Aucun de ces montants n’est une invention ni une estimation militante : ce sont des chiffres issus de rapports officiels (Cour d’appel, commission sénatoriale, documents budgétaires), déjà publiés dans nos colonnes, et jamais contestés depuis.
Ce que 237 milliards auraient pu construire
Pour donner une échelle concrète à ce chiffre, jisr.media l’a converti en équivalents réels, à partir de coûts unitaires de projets marocains récents : un hôpital régional (environ 580 millions de dirhams, comme à Oujda ou Dakhla), une école publique (environ 10 millions), un kilomètre d’autoroute (30 millions, référence ADM) et un campus universitaire de taille moyenne (environ 190 millions, comme à Al Hoceima).
En répartissant les 237,4 milliards à parts égales entre ces quatre chantiers, à titre d’exemple :
| Chantier | Équivalent |
|---|---|
| 🏥 Hôpitaux régionaux | ≈ 102 |
| 🏫 Écoles publiques | ≈ 5 935 |
| 🛣️ Autoroutes | ≈ 1 978 km — soit plus que l’ensemble du réseau autoroutier marocain actuel |
| 🎓 Campus universitaires | ≈ 312 |
Ce n’est évidemment qu’un exercice illustratif — personne ne propose sérieusement de tout dépenser sur un seul type de chantier. Mais l’exercice permet de sortir du seul registre abstrait des milliards, pour rendre tangible ce qu’ils représentent vraiment.
Et si on corrigeait un angle mort ?
En poussant l’exercice plus loin, jisr.media a testé un scénario : réduire légèrement trois de ces chantiers — deux hôpitaux régionaux, 500 écoles publiques et 52 campus universitaires en moins — pour libérer environ 16 milliards de dirhams, et les rediriger vers deux besoins réels mais rarement chiffrés dans le débat public : le logement des enfants des régions éloignées, et les résidences pour étudiants.
- Un Dar Taliba ou Dar Talib — internat qui permet à des filles et des garçons de zones rurales éloignées de poursuivre leur scolarité sans un trajet quotidien impossible — coûte en moyenne autour de 10 millions de dirhams pour une capacité de 150 à 400 lits, selon les projets INDH déjà réalisés (Smimou, Meknès, Zaïo).
- Une résidence universitaire standard, gérée par l’ONOUSC, revient à environ 100 millions de dirhams pour 1 500 lits, services annexes compris (restaurant, bibliothèque, infirmerie).
Avec les 16 milliards ainsi libérés, répartis pour moitié entre les deux besoins :
| Besoin | Équivalent |
|---|---|
| 🏠 Dar Taliba / Dar Talib (régions éloignées) | ≈ 800 |
| 🎓 Résidences universitaires | ≈ 80 (environ 120 000 lits étudiants) |
Deux besoins que jisr.media a déjà documentés séparément — le logement étudiant dans notre décryptage sur l’enseignement supérieur, l’éloignement scolaire rural dans la lettre ouverte de Narjis — retrouvent ici une traduction chiffrée concrète.
La question qu’on pose aux candidats
Ces 237,4 milliards ne sont pas un chiffre unique à un seul endroit, mais l’addition de plusieurs dossiers distincts, sur des périodes différentes, avec des degrés de gravité différents — un trou historique jamais expliqué n’est pas de la même nature qu’un mécanisme comptable de maquillage du déficit. Additionner ne mesure ni une perte nette, ni un vol, ni un budget total : c’est une manière de rendre visible, d’un seul coup d’œil, l’ampleur cumulée de ce que nos propres enquêtes ont dû aller chercher une à une, dossier par dossier, parce que personne ne l’avait fait avant.
À cinq jours du scrutin, la question reste simple, et elle s’adresse à tous les candidats sans exception : qui s’engage à faire toute la lumière sur ces montants — et à transformer ce flou en chantier, plutôt qu’en ligne oubliée d’un rapport que personne ne relit ?
Ce dossier s’inscrit dans la série jisr.media sur les élections législatives marocaines du 23 septembre 2026.







