Maroc 2026 : un million d’emplois promis par presque tout le monde, un silence quasi total sur qui va payer
À l’approche du 23 septembre, une question mérite d’être posée sans détour : ces programmes sont-ils réalisables, ou juste des paroles dans l’air ? Comment comptent-ils les financer ? Et que proposent-ils vraiment sur ce qui ne coûte rien à l’État — la lutte contre la corruption, l’amélioration de la gouvernance, les droits humains ?
Le mirage du « million d’emplois »
Le RNI promet un million d’emplois nets. Le PAM aussi. L’Istiqlal aussi, avec une cible de chômage à 7%. Le PPS, de son côté, avance le même ordre de grandeur. Seul l’USFP se distingue un peu, avec un objectif plus modeste de 250 000 emplois industriels et un chômage sous les 8%. Un chiffre rond, répété d’un programme à l’autre, au point qu’un observateur l’a qualifié de nouveau « minimum syndical » de toute promesse électorale marocaine — celui qu’aucun parti ne peut se permettre de ne pas afficher, sans que cela ne dise grand-chose de la stratégie réelle derrière.
Or l’emploi ne se décrète pas comme un slogan : il se construit avec de l’investissement, de la formation, de la productivité, de la confiance, et une vision de développement cohérente — pas en distribuant une richesse qui n’a pas encore été produite. Le test le plus honnête reste celui du bilan : en 2021, le gouvernement sortant avait fait du même objectif — un million d’emplois nets sur cinq ans — l’axe central de sa campagne. Le compte final, selon l’opposition elle-même (le député Youssef Aïdi), s’arrête à environ 850 000 emplois créés d’ici 2025 — un déficit d’environ 150 000 postes par rapport à la cible. Ce qui n’a pas empêché le même parti de reformuler exactement le même objectif pour 2031, sans être parvenu à l’atteindre pour 2026.
Le silence sur le financement
Sur le papier, certains programmes affichent des montants impressionnants : 350 milliards de dirhams sur cinq ans pour l’Istiqlal, 575 milliards pour le PPS. Mais chiffrer une dépense n’est pas la même chose qu’expliquer d’où vient l’argent. Sur ce point précis, un seul parti sort du lot : le PPS est le seul à publier, en face de ses 575 milliards de dépenses supplémentaires prévues sur cinq ans (environ 115 milliards par an), une estimation de recettes attendues — 622 milliards — permettant, au moins sur le papier, de vérifier que l’équation se tient. Les autres programmes, eux, avancent des chiffres de dépenses sans détailler sérieusement leurs sources de financement.
Ce silence n’est pas nouveau, et il ne concerne pas que les promesses à venir : il concerne aussi l’argent déjà dépensé. Lors d’un débat parlementaire sur le dialogue social, l’opposition a accusé le gouvernement sortant d’avoir eu recours à un « financement innovant » dépassant 120 milliards de dirhams — sans jamais préciser quelles institutions publiques étaient concernées, ni sous quel cadre légal ces montants avaient été mobilisés. Le député M’barek Sbaï (groupe haraki) a également averti que l’inflation avait, dans les faits, effacé l’essentiel de l’impact économique positif sur le pouvoir d’achat des citoyens. Si l’argent déjà dépensé par le gouvernement sortant n’a jamais été expliqué avec cette transparence, quelle confiance accorder aux nouveaux chiffres promis pour les cinq prochaines années ?
Ce qui ne coûte rien : gouvernance, corruption, droits humains
C’est peut-être là que se niche la question la plus révélatrice. Certaines réformes ne nécessitent aucun budget particulier — seulement une volonté politique. Que proposent les partis sur ce terrain-là ?
L’Istiqlal inscrit la lutte contre la corruption, la rente et les conflits d’intérêts comme son deuxième engagement sur cinq — une place notable pour un parti qui sollicite un nouveau mandat au sein de la majorité sortante.
Le PJD, dans l’opposition, a présenté un ensemble de propositions concrètes pour la transparence du scrutin : renforcement du contrôle sur l’origine et le volume du financement des campagnes, criminalisation de tout don d’argent, de cadeaux ou d’aides aux électeurs, annonce immédiate et publique des résultats par le ministère de l’Intérieur, et rétablissement de la liste nationale des jeunes, supprimée en 2021.
Le PPS va plus loin dans son programme : élargissement des libertés publiques et individuelles, renforcement du droit d’accès à l’information, réforme du Conseil national de la presse et des médias audiovisuels publics, poursuite des réformes judiciaires, officialisation effective de l’amazigh, égalité femmes-hommes — le tout intégré à ses 220 engagements, aux côtés des mesures chiffrées.
Sur le terrain des droits des femmes spécifiquement, l’Organisation marocaine des droits humains a soumis aux partis huit revendications précises — intégration du principe de parité dans les politiques publiques, mesures concrètes contre les violences faites aux femmes, appui à leur autonomisation économique et politique — pendant qu’une autre organisation alertait sur une menace pesant sur le droit des femmes à une participation politique libre, indépendante et égalitaire.
Ce qui frappe, en mettant ces engagements côte à côte, c’est leur répartition : ce sont surtout des partis d’opposition ou de second plan — PJD, PPS — qui détaillent le plus précisément ces réformes à coût nul. Les trois partis qui gouvernent depuis 2021 et sollicitent un nouveau mandat, eux, restent largement silencieux sur ce terrain au-delà d’une ligne générale — alors que c’est justement celui où ils pourraient agir dès demain matin, sans attendre un seul dirham de budget supplémentaire, s’ils en avaient réellement l’intention.
Reste une question que ce tour d’horizon ne referme pas : que propose la gauche parlementaire sur ces mêmes terrains ? La Fédération de la gauche démocratique n’a compté, durant tout ce mandat 2021-2026, que deux femmes à la Chambre des représentants — Nabila Mounib (PSU) et Fatima Tamni (Fédération de la gauche démocratique) — mais leurs interventions ont compté parmi les plus incisives de la législature, sur un fond parlementaire où seulement 34% des 2 932 questions posées aux six sessions ont obtenu une réponse du gouvernement. Un poids numérique minuscule, une capacité à déranger largement supérieure à sa taille : reste à savoir si ce tranchant se retrouve dans un programme électoral aussi précis que le reste, ou s’il s’arrête, lui aussi, à des slogans qu’on ne sait pas financer. C’est la question à laquelle notre prochain volet tentera de répondre.
Ce que ce silence raconte
Les chiffres d’emplois et de milliards occupent l’essentiel de l’espace médiatique de cette campagne — et ce sont justement les plus difficiles à vérifier, les plus faciles à recycler d’un mandat à l’autre sans jamais rendre de comptes sur l’écart entre la promesse et le résultat. Les réformes qui ne coûteraient rien à l’État, elles, restent l’angle mort de la majorité sortante — au moment précis où elle demande aux électeurs de lui faire à nouveau confiance sur des chiffres qu’elle n’a, la première fois, pas entièrement tenus.
Sources : Infomédiaire — le million d’emplois, minimum syndical de la promesse, EcoActu — le gouvernement tiendra-t-il sa promesse d’un million d’emplois ?, Hespress — l’opposition soulève le mystère des financements, Le Desk — le PPS détaille son alternative progressiste, 575 MMDH, 220 engagements, LesEco — cinq engagements de l’Istiqlal, Le Brief — propositions du PJD pour des élections transparentes, Médias24 — lecture du programme du PPS, des engagements résolument à gauche, Yabiladi — l’OMDH propose 8 points de droits humains aux partis, Yabiladi — la participation politique des femmes aux prises avec les partis, Le Matin — deux tiers des questions au gouvernement restent sans réponses.
Abdesselam Mejlaoui





