Gauche marocaine : le vide ne se remplit pas de silence, il se remplit de fraude
Un débat a traversé les réseaux sociaux marocains ces dernières semaines : que reste-t-il de la gauche, vingt ans après l’échec de « l’alternance consensuelle », et faut-il encore voter le 23 septembre quand la marge de manœuvre laissée aux partis est aussi étroite ? La question n’est pas rhétorique. Elle traverse une base électorale déçue, tentée par le boycott, et une génération qui n’a jamais connu la gauche au pouvoir et se demande si elle doit encore essayer d’y accéder. Cette chronique propose une thèse : dans un système où le pouvoir réel se situe ailleurs, le retrait n’est pas un acte de résistance — c’est un abandon de terrain.
1. Une gauche historique qui vit sur un capital épuisé
L’USFP et le PPS restent les deux porte-drapeaux de la gauche de gouvernement, mais l’un comme l’autre peinent aujourd’hui à transformer leur mémoire militante en dynamique électorale. L’USFP incarne davantage un patrimoine politique qu’un mouvement populaire ; le PPS produit un discours cohérent et réformiste sans parvenir à peser dans l’arithmétique des sièges. Le point de rupture reste l’expérience Youssoufi : l’alternance a consommé le crédit de plusieurs décennies d’opposition en donnant l’image d’une gauche gestionnaire du système plutôt que transformatrice. Le tandem USFP-PPS, qui avait tenté de rebâtir une union de circonstance fin 2023, n’a même pas réussi à transformer cette convergence tactique en projet commun — signe que la fracture dépasse largement la seule déception des électeurs.
2. La nouvelle gauche : le pari inverse
À l’opposé, le Parti socialiste unifié (PSU) et la Fédération de la gauche démocratique (FGD) ont choisi l’union effective plutôt que la dispersion, avec la création en juin 2026 de l’« Alliance de la gauche » — des candidatures communes dans de nombreuses circonscriptions locales et régionales, une première depuis 2021. Leur avantage : n’ayant jamais goûté au pouvoir, ils n’ont pas le passif de l’alternance et peuvent capter une partie des déçus. Leur handicap : ils partent d’une base électorale minuscule — deux député·es sortant·es seulement pour l’ensemble de l’alliance, Nabila Mounib (PSU) et Fatima Tamni (Congrès Ittihadi, FGD). Le paradoxe est cruel : plus cette gauche s’approcherait du pouvoir, plus elle s’exposerait au risque de dilution qui a frappé ses aînés.
3. Le parallèle islamiste : un avertissement, pas un précédent à copier
Le passage du PJD aux affaires (2011-2021) est instructif à double titre. Un parti d’opposition peut effectivement accéder au gouvernement — la focale n’est donc pas totalement fermée. Mais dans un système où l’exécutif réel siège ailleurs, gouverner sans détenir le pouvoir de décision finale expose à gérer l’impuissance ou à s’y dissoudre, dans les deux cas au prix de la base militante. La gauche, classique ou nouvelle, ne peut ignorer cette leçon en pensant que l’accès aux responsabilités suffit à garantir la transformation promise.
4. Le cadre structurel : une marge de manœuvre à mesurer avec lucidité
C’est ici que la question du pouvoir réel, déjà traitée par jisr.media, doit être rappelée : dans une monarchie exécutive comme celle que décrit la thèse de Daniel Brumberg, le pouvoir de décision ultime reste concentré, l’arène politique concurrentielle est tolérée, et la répression demeure sélective. Cela ne rend pas la participation vaine — cela impose de ne pas lui prêter plus qu’elle ne peut donner, et de mesurer le succès d’une présence parlementaire à l’aune de ce qu’elle peut réellement produire : de l’exposition, de la pression, de la mémoire publique — pas des lois de rupture.
5. La preuve par l’exemple : ce que deux sièges peuvent faire
L’histoire récente offre un cas d’école. En 2016, la Fédération de la gauche démocratique obtient deux sièges — Omar Balafrej à Rabat-Océan et Mostafa Chennaoui à Casablanca-Anfa — sans aucun poids arithmétique à l’Assemblée. En 2021, la même mouvance renouvelle l’expérience avec Fatima Tamni (Congrès Ittihadi, sur la liste unifiée FGD) et Nabila Mounib (PSU). Dans les deux mandats, ces élus ont pesé sur le débat public non par le nombre, mais par la méthode : Balafrej lance dès 2017 des vidéos hebdomadaires pour rendre compte de son activité parlementaire, une pratique de reddition de comptes directe et pédagogique, rare à l’époque.
Cette méthode trouve son aboutissement le plus spectaculaire en 2025 : redevenu viral aux côtés du mouvement GenZ212, Balafrej chiffre avec précision les 17 milliards de dirhams de marges pétrolières récupérables depuis la libéralisation du secteur — deux tunnels sous Tichka, un train Al Hoceïma-Errachidia, 17 hôpitaux universitaires, 2 000 écoles communales. Ce n’est pas un hasard biographique : c’est la démonstration que le rôle de tribune n’est pas une posture théorique. Il a un précédent documenté, et il produit de l’écho précisément quand le message quitte l’abstraction idéologique pour se traduire en conséquences concrètes et vérifiables pour le citoyen.
6. Ce que cela dit du « renouvellement » réclamé par les jeunes
Le succès de Balafrej n’est pas venu de sa jeunesse, ni même d’un mandat en cours — il avait quitté le Parlement dès 2021, par choix, après un seul mandat (2016-2021), et s’exprimait en 2025 comme simple citoyen, quatre ans après avoir cessé d’être élu. Son écho n’est donc venu que de sa grammaire : clarté, chiffres vérifiables, pédagogie directe, absence de langue de bois idéologique. Cela nuance utilement l’exigence, légitime par ailleurs, d’un renouvellement du leadership de gauche. Ce que réclament les citoyens n’est pas l’âge en soi, c’est cette capacité de preuve et de traduction concrète — un parti pourrait la pratiquer avec des cadres expérimentés tout comme il pourrait échouer avec de jeunes candidats reproduisant le même discours daté.
Et la jeunesse, à elle seule, n’est pas une garantie de crédibilité. L’histoire récente de la gauche marocaine compte plusieurs militants de valeur recrutés par des partis au pouvoir ou happés par des logiques de notabilité locale — la jeunesse expose aussi à une vulnérabilité économique et statutaire que le système sait exploiter. Le critère de sélection le plus solide n’est donc pas l’âge, mais deux garde-fous vérifiables : la traçabilité d’un engagement militant réel, et l’indépendance financière du candidat vis-à-vis des logiques de notables et d’argent électoral — précisément ce que jisr.media documente dans son dossier sur la fraude fiscale et la corruption électorale.
7. Le dilemme de la participation, sans faux-semblant
C’est le nœud du débat qui agite les militants déçus, et il mérite d’être présenté sans trancher artificiellement. Une lecture soutient que l’abstention massive délégitime un processus électoral à marge réduite, et constitue en soi un signal politique cohérent avec le refus de cautionner ce jeu. L’autre répond que le vide laissé par les électeurs convaincus profite mécaniquement à la politique de notabilité et d’argent : moins il y a de participation critique, plus le poids relatif des voix achetées ou clientélistes augmente — ce qui affaiblirait la gauche davantage que le pouvoir en place. Les deux lectures s’appuient sur la même réalité et s’opposent frontalement sur sa signification.
8. La thèse : propager l’espoir, pas l’étouffer
C’est ici qu’un média comme jisr.media, engagé socialement sans le cacher, doit choisir son rôle de quatrième pouvoir : ne pas arbitrer entre participation et boycott à la place du lecteur, mais refuser que le désespoir devienne la seule grille de lecture disponible. Propager l’espoir n’est pas nier la contrainte structurelle du pouvoir réel — c’est refuser d’en faire une fatalité. Il y a une différence entre dire « le système est verrouillé, donc rien ne sert d’agir » et dire « le système est verrouillé, voici précisément où les verrous cèdent encore » : le conseil communal où la gestion de proximité reste vérifiable, la question parlementaire qui oblige un ministre à répondre publiquement, la plainte associative qui existe encore même rétrécie par la loi 03.23, le vote de la diaspora par procuration qui ne coûte rien à tenter.
Le boycott porte une contradiction non résolue : il dénonce l’illégitimité du jeu tout en abandonnant le seul terrain où cette illégitimité peut être documentée, chiffrée, rendue publique — précisément la méthode qui a permis à deux sièges non gouvernementaux de peser plus que leur poids arithmétique entre 2016 et 2025.
Conclusion
Ne pas participer, c’est laisser le contrôle à ceux qui n’en ont pas besoin pour gagner. Participer sans illusion, c’est le seul acte qui coûte cher à la fraude.
Ce que le précédent Balafrej-Chennaoui puis Tamni-Mounib démontre, c’est que la gauche marocaine n’a pas besoin d’un supplément d’âge pour se refonder — elle a besoin de généraliser une méthode déjà éprouvée : la preuve chiffrée contre l’idéologie vague, l’indépendance militante contre l’opportunisme recyclé, et l’usage de chaque espace légal, aussi étroit soit-il, comme acte de résistance plutôt que comme caution.
Abdesselam Mejlaoui






