Mise à jour : le Roi a nommé Fatima Ezzahra El Mansouri cheffe du gouvernement le 29 septembre (lire). Le Parlement s’est ouvert le 9 octobre (lire notre décryptage). Côté gauche, l’Alliance a confié la coordination de son regroupement parlementaire à Nabila Jalal (lire).
Primature 2026 : 6 millions de votants sur 28 millions, et un choix qui se fera sans eux
Mise à jour du 29 septembre 2026 : le Roi a nommé Fatima Ezzahra El Mansouri cheffe du gouvernement. Lire l’annonce.
Le PAM a gagné. C’est une première depuis sa création en 2008. Mais au Maroc, gagner les élections ne veut pas dire choisir qui gouverne. Cette décision appartient au roi. Et dans les coulisses, les calculs ont déjà commencé.
PAM, 97 sièges : et après ?
Les chiffres officiels sont connus. Le Parti Authenticité et Modernité, dirigé par une direction collégiale que coordonne Fatima Ezzahra El Mansouri, obtient 97 sièges sur 395. Le RNI de Mohamed Chaouki tombe à 66, l’Istiqlal de Nizar Baraka suit avec 65, le PJD d’Abdelilah Benkirane remonte à 54.
Personne n’atteint seul la majorité de 198 sièges. Aucune alliance à deux non plus. Il faudra au moins trois partis. La formule la plus simple ? Reconduire la coalition sortante : PAM, RNI et Istiqlal, soit 228 sièges. Le même attelage, avec un nouveau cocher.
Reste la vraie question. L’article 47 de la Constitution oblige le roi à choisir le chef du gouvernement au sein du parti arrivé premier. Mais il ne l’oblige pas à nommer son dirigeant. Le choix est donc ouvert.
Participation réelle aux législatives 2026 : 6 millions de votants sur 28 millions
Avant de parler de primature, parlons du vote. Le ministère de l’Intérieur annonce une participation de 38,02 %. Le chiffre semble honnête. Il cache pourtant l’essentiel.
Ce taux est calculé sur les 15,8 millions d’inscrits. Soit environ 6 millions de votants. Or, le Maroc compte près de 28 millions d’adultes en âge de voter. Près de 12 millions ne sont tout simplement pas inscrits. Et le fichier électoral a perdu plus de 1,7 million de noms depuis 2021, selon le ministère de l’Intérieur.
Faisons le calcul que personne ne met en une :
- 6 millions de votants sur près de 28 millions d’adultes résidents : environ 22 %.
- Retirez les bulletins nuls : on passe sous les 22 %.
- Ajoutez les Marocains du Monde en âge de voter, citoyens à part entière mais réduits à la seule procuration et absents des statistiques officielles de participation : le taux réel baisse encore.
C’est l’hypothèse que jisr.media défend depuis le début de la campagne : la participation réelle ne dépasse pas 21 %. Nous ne sommes pas seuls à le dire. Au lendemain du scrutin, dans la déclaration qu’ils ont livrée à Jisr.media, Abdeslam El Aziz et Ali Boutouala, secrétaire général et secrétaire général adjoint de la FGD, font le même constat. Environ un tiers des Marocains en âge de voter ne sont pas inscrits. Conclusion : « La participation réelle ne dépasse donc pas 20 % de la population en droit de voter. » (El Aziz et Boutouala (FGD) : cap sur l’opposition)
Autrement dit, à peine un Marocain adulte sur cinq a choisi. Les quatre autres ont regardé ailleurs, ou n’ont jamais été invités à la table.
Et chez les jeunes ? Selon les listes électorales arrêtées le 10 juillet 2026, les 18-24 ans ne pèsent que 4 % des inscrits, alors qu’ils représentent environ 12 % de la population. Une génération entière absente du fichier.
Le PAM a donc gagné. Mais il a gagné quoi, exactement ?
Un mandat porté par une minorité d’une minorité.
El Mansouri, Lekjaa, Bensaid : trois profils, trois logiques
Fatima Ezzahra El Mansouri. Elle coordonne la direction collégiale du PAM. Maire de Marrakech, ministre de l’Aménagement du territoire et de l’Habitat. Elle a l’appareil du parti derrière elle. Et un argument que personne d’autre n’a : elle serait la première femme à diriger un gouvernement au Maroc.
Fouzi Lekjaa. Ministre délégué au Budget, président de la Fédération royale de football, président du comité d’organisation du Mondial 2030. Il n’a rejoint le PAM qu’en juillet dernier. Il a pourtant porté la campagne. Son capital, c’est la popularité du football et la confiance de l’État. Il a démenti viser la primature. Au Maroc, un démenti n’a jamais fermé une porte.
Mohamed Mehdi Bensaid. Troisième membre de la direction collégiale, ministre de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication. Moins exposé, moins contesté. Le profil type du compromis, si les deux premiers se neutralisent.
Trois noms, donc. Mais une seule question compte vraiment : lequel sert le mieux l’agenda du Palais ?
Sahara : un dossier que le chef du gouvernement ne pilotera pas
Soyons clairs. Le prochain chef du gouvernement ne décidera ni de la diplomatie ni du Sahara. Ces dossiers relèvent du domaine réservé du roi.
Le nouveau plan d’autonomie, présenté cette année, a été préparé par des conseillers royaux. Il fait suite à la résolution 2797 du Conseil de sécurité, adoptée en octobre 2025. À New York, c’est le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, un technocrate sans parti, qui porte la voix du Maroc.
Pourtant, le calendrier pèse lourd. Le mandat de la MINURSO expire le 31 octobre 2026. Le nouveau gouvernement naîtra en plein rendez-vous diplomatique. Le Palais voudra un exécutif rapide, stable et sans vagues.
Et c’est là que les profils se distinguent autrement.
Lekjaa apporte un réseau africain construit dans les instances du football continental. Un atout pour les soutiens au plan d’autonomie. Mais aussi une cible toute trouvée pour la presse algérienne.
El Mansouri, elle, a un argument que peu d’analystes relèvent. Si l’autonomie devient réalité, il faudra la bâtir sur le terrain : institutions régionales, partage des ressources, planification. Autrement dit, de l’aménagement du territoire. Son ministère.
Le premier incarne le rayonnement. La seconde, l’exécution.
El Mansouri et Lekjaa : 266 millions, 23 milliards, les chiffres qui dérangent
On pourrait croire que les dossiers gênants départageront les candidats. Regardons les montants.
Côté El Mansouri : 266 millions de dirhams. C’est le prix de vente de plus de 66 hectares de terres agricoles à Tassoultante, près de Marrakech, cédées en 2023 par la ministre et ses deux frères, selon des documents notariés divulgués par des pirates informatiques. Des terres classées agricoles, ensuite liées à des projets immobiliers. Au moment de la signature, la vendeuse était à la fois maire de Marrakech et ministre de l’Aménagement du territoire. Les mêmes pirates ont avancé une fortune de plus de 400 millions de dirhams, un chiffre jamais vérifié. El Mansouri conteste tout conflit d’intérêts : il s’agit selon elle d’un héritage familial acquis en 1978, situé hors du territoire de Marrakech, vendu légalement et déclaré au fisc. Elle a porté plainte.
Côté Lekjaa : 23 milliards de dirhams. C’est le coût total des chantiers liés au Mondial 2030, selon ses propres déclarations devant la commission des finances. Des routes, des gares, des aménagements, financés par des emprunts remboursables sur 20 ans. S’y ajoutent environ 20 milliards de dirhams pour les stades, dont 5 milliards pour le seul Grand Stade de Benslimane. L’homme qui préside la fédération et le comité d’organisation est aussi celui qui tient le Budget de l’État. La fédération elle-même dépend largement de l’argent public : dès 2019, son budget atteignait 826 millions de dirhams, financé à environ 86 % par des fonds publics (ministère des Sports, Bank Al-Maghrib, CDG, OCP, ONMT).
Deux profils, deux types de questions. D’un côté, le soupçon. De l’autre, le cumul.
En démocratie classique, l’un ou l’autre ferait débat. Au Maroc, ils risquent de peser très peu.
Conflits d’intérêts : Akhannouch, le précédent qui dit tout
La preuve ? Aziz Akhannouch. Pendant cinq ans, le chef du gouvernement sortant a essuyé des critiques répétées sur ses conflits d’intérêts. Les prix des carburants, le marché du dessalement… Les polémiques n’ont pas manqué. Il a pourtant terminé son mandat.
Nous l’avons déjà souligné dans notre article sur la fraude et la corruption à l’approche des élections, et dans notre enquête sur Akhannouch, Akwa et Aksal.
Le soupçon ne fait pas tomber. Il accompagne.
Fraude présumée à Tanger : l’affaire qui ne change rien

Et puis il y a Tanger. Le jour même du scrutin, un homme est interpellé dans un bureau de vote de l’école Al Qods, dans le quartier de Casabarata, avec un sac de documents électoraux irréguliers. La scène est filmée. La vidéo fait le tour des réseaux sociaux.
Depuis, cinq personnes ont été interpellées. L’un des suspects a cité le nom du maire de la ville, Mounir Limouri. Or, Limouri n’est pas n’importe qui. Il est secrétaire provincial du PAM et dirigeait la campagne du parti dans la circonscription de Tanger-Assilah. Un mandat de recherche a été émis contre lui. Selon plusieurs médias, il aurait quitté le pays pour l’Espagne le lendemain du vote. Ses proches assurent qu’il reviendra et que son départ n’a rien à voir avec l’enquête. Aucune décision de justice ne l’a mis en cause à ce jour. Une commission du ministère de l’Intérieur a été dépêchée à la wilaya.
Mise à jour du 1er octobre : Mounir Limouri a été arrêté le 28 septembre à l’aéroport de Tanger, à son retour de Málaga. Le 1er octobre, le juge d’instruction près la cour d’appel de Tanger l’a placé en détention préventive pour atteinte aux opérations de vote, faux et complicité. Sept personnes sont désormais détenues dans ce dossier. Le maire nie les faits et reste présumé innocent.
Soit. Mais la question politique demeure. Le parti vainqueur voit l’un de ses responsables de campagne visé par une enquête pour fraude présumée. Et pendant ce temps ? Les résultats nationaux sont proclamés définitifs, sans le moindre changement. Le calendrier de la primature avance comme si de rien n’était.
L’enquête suivra son cours. Le pouvoir, lui, suit le sien. Les deux ne se croisent pas.
C’est peut-être la meilleure illustration de notre propos. L’opinion peut s’indigner, les vidéos peuvent circuler, les enquêtes peuvent s’ouvrir. Rien de tout cela n’entre dans l’équation du Palais.
Chef du gouvernement : deux premiers ministres pour un mandat ?
Voici l’hypothèse de jisr.media. Et si le Palais ne tranchait pas ? Et s’il choisissait les deux, l’un après l’autre ?
Le scénario est juridiquement possible. Si un chef du gouvernement démissionne en cours de mandat, le roi en nomme un autre au sein du parti arrivé premier. Le PAM le restera jusqu’en 2031. Pas besoin de nouvelles élections.
Le Maroc a d’ailleurs déjà connu deux chefs du gouvernement issus du même parti. Abdelilah Benkirane, reconduit en 2016, a été écarté après des mois de blocage. Saadeddine El Othmani, du même PJD, a pris le relais en 2017. À l’époque, c’était une sortie de crise. Cette fois, ce pourrait être un plan.
Première phase, El Mansouri. Le symbole historique. Le lancement des chantiers territoriaux liés au Sahara. Un signal envoyé aux femmes et aux jeunes, après une campagne marquée par l’abstention et les colères de la génération Z.
Deuxième phase, Lekjaa. À l’approche de l’été 2030, le Mondial devient la priorité absolue. Les 23 milliards de chantiers, les stades, la diplomatie sportive. Il prendrait les commandes au sommet de sa popularité, pour récolter ce que d’autres auront semé.
Le Palais n’aurait pas à trancher. Il garderait la main sur le tempo et disposerait d’un fusible en cours de route. Le PAM garderait son unité. Chacun aurait sa part.
Évidemment, un tel relais ne serait jamais annoncé. Un chef du gouvernement dont on connaît la date de départ n’a plus d’autorité. Tout se ferait en silence. Comme d’habitude.
Gagnant-gagnant… pour qui ?
Le Palais gagne. Le PAM gagne. El Mansouri entre dans l’histoire. Lekjaa arrive pour la fête.
Et les électeurs ? Un adulte sur cinq s’est déplacé. Il a désigné un parti. Pas un chef, pas un calendrier, pas un relais. Ceux qui décideront du moment du passage de témoin ne seront pas dans l’isoloir.
Les Marocains du Monde, eux, n’ont pu voter que par procuration. Nous avons documenté cette marginalisation, notamment avec le cri d’alarme du CCDMM.
Alors, gagnant-gagnant ? Oui. Mais pas pour tout le monde.
Deux premiers ministres pour un seul vote. Un vote pour un adulte sur cinq. Le calcul est bon. La démocratie, elle, attend toujours son tour.
Primature : et si le Palais choisissait un nom dont personne ne parle ?
Reste une dernière question. Peut-être la plus sérieuse.
Depuis le soir du vote, tout le monde parle de trois noms. Les médias, les analystes, les réseaux sociaux. Nous aussi. Mais au Maroc, le nom le plus commenté est rarement celui qui sort.
Qui avait prédit El Othmani en 2017 ? Presque personne. Qui imaginait Lekjaa au PAM il y a six mois ? Personne non plus.
L’article 47 laisse au roi une liberté totale au sein du parti vainqueur. 97 députés, un bureau politique, des cadres discrets, des technocrates recrutés à la dernière minute… Le vivier est large. Et le Palais a déjà montré qu’il savait « PAMiser » un profil en quelques semaines.
Un nom surprise aurait même des avantages. Aucun dossier à la une. Aucun clan à froisser. Aucune attente à décevoir. Et surtout, un message clair : c’est ici que l’on décide.
Alors, et si les trois favoris n’étaient qu’un rideau ? Et si le vrai choix était déjà fait, loin des plateaux et des pronostics ?
Nous le saurons bientôt. Ou peut-être jamais vraiment.
FAQ
Quel est le taux de participation réel aux législatives 2026 au Maroc ? Officiellement 38,02 % des 15,8 millions d’inscrits, soit environ 6 millions de votants. Rapporté aux quelque 28 millions d’adultes en âge de voter, le taux tombe autour de 22 %. En retirant les bulletins nuls et en ajoutant les Marocains du Monde, jisr.media l’estime à 21 % ou moins.
Qui nomme le chef du gouvernement au Maroc ? Le roi, selon l’article 47 de la Constitution. Il doit le choisir au sein du parti arrivé en tête des législatives, mais pas forcément parmi ses dirigeants.
Combien de sièges faut-il pour gouverner ? La majorité absolue à la Chambre des représentants est de 198 sièges sur 395. Le PAM, avec 97 sièges, doit former une coalition.
Qui sont les candidats possibles à la primature ? Fatima Ezzahra El Mansouri, Fouzi Lekjaa et Mohamed Mehdi Bensaid, tous trois membres de la direction du PAM.
Que se passe-t-il à Tanger ? Une enquête judiciaire a été ouverte après la découverte de documents électoraux irréguliers dans un bureau de vote. Le maire de Tanger, Mounir Limouri, responsable de la campagne du PAM dans la ville, a été arrêté le 28 septembre à son retour de Málaga, puis placé en détention préventive le 1er octobre par le juge d’instruction, pour atteinte aux opérations de vote, faux et complicité. Il nie les faits et reste présumé innocent.
Le roi peut-il nommer deux chefs du gouvernement pendant un même mandat ? Oui. En cas de démission du chef du gouvernement, le roi peut en nommer un nouveau au sein du parti arrivé en tête, sans nouvelles élections.
Le chef du gouvernement gère-t-il le dossier du Sahara ? Non. Le Sahara et la diplomatie relèvent du domaine réservé du roi. Le gouvernement participe à la mise en œuvre, notamment sur le plan territorial.
Sources : ministère de l’Intérieur via Maroc.ma, TelQuel, Yabiladi, Le Matin, Médias24, Le Desk, ONU, LesEco, Hespress.







