PPS-USFP : deux gauches historiques, un même problème de crédibilité
jisr.media | Dossier législatives 2026 — 4/5
Deux partis de gauche, deux façons de vendre un programme. Le Parti du progrès et du socialisme (PPS) et l’Union socialiste des forces populaires (USFP) sortent tous deux de la même histoire — la Koutla démocratique, des décennies aux affaires — et font face au même défi le 23 septembre : convaincre que leur retour changerait quelque chose. Sur le terrain des chiffres, pourtant, ils ne jouent pas du tout le même jeu.
Deux partis, un même passif
Le PPS a siégé dans les gouvernements marocains sans interruption de 1998 à 2019 — vingt-et-un ans, à travers Youssoufi, Jettou, Benkirane et El Othmani — avant de rejoindre l’opposition. L’USFP, elle, a quitté le pouvoir plus tôt : quatorze ans de participation gouvernementale (1998-2011/2012). En décembre 2011, le parti a lui-même choisi de ne pas rejoindre le gouvernement Benkirane plutôt que d’être écarté. En 2021, il a de nouveau décliné une place dans la coalition Akhannouch, en désaccord sur le partage du contrôle des conseils régionaux entre RNI, PAM et Istiqlal. Aucun des deux partis n’aborde donc ce scrutin en position de diriger la prochaine coalition. Leurs programmes ne sont pas vraiment des plans de gouvernement : ce sont des plateformes d’opposition qui espèrent peser sur la suite.
Deux programmes, côte à côte
| PPS — « Nzaâmo kamline » | USFP — « Équité, emploi, dignité » | |
|---|---|---|
| Présenté le | 2 septembre | 27 août |
| Engagements | 220 (996 mesures, 4 axes) | 20 |
| Dépenses supplémentaires | 575 milliards de DH sur 5 ans (~115 Mds/an) | Jamais chiffrées globalement |
| Financement annoncé | 622 milliards de recettes nouvelles — dont 300 milliards reposant sur la seule « élasticité fiscale » | « Élargissement de l’assiette fiscale et meilleure collecte » — sans total (LesEco.ma) |
| Priorités phares | Santé +47 Mds, Éducation +117 Mds, Solidarité/emploi +124,5 Mds | +20 % salaire moyen, +15 % revenu net, 200 000 jeunes insérés/an, investissement public à 30 % du PIB |
Le contraste, une fois posé côte à côte, est net. Le PPS montre un budget, même optimiste. L’USFP montre des objectifs, sans dire ce qu’ils coûtent.
Ce que le silence sur les chiffres cache
LesEco.ma ne tourne pas autour du pot sur le programme de l’USFP : le financement « repose en grande partie sur un élargissement de l’assiette fiscale et une meilleure collecte des impôts, sans que le coût global du programme soit explicitement chiffré ». Aucun total, aucune ventilation des recettes — seulement des cibles.
L’addition, une fois faite par des tiers, donne le vertige. Porter l’investissement public à 30 % du PIB reviendrait à mobiliser plusieurs dizaines de milliards de dirhams supplémentaires par an, alors que l’investissement public déjà programmé pour 2026 atteint un niveau record de 380 milliards. Qui paiera, et comment, pour aller au-delà ? Le programme ne le dit pas.
Le chiffrage du PPS a, lui aussi, sa faille
Le PPS ne s’en sort pas indemne pour autant. Sur les 622 milliards de recettes qu’il annonce, près de la moitié — 300 milliards — provient d’une seule ligne : « l’élasticité fiscale de l’économie ». Autrement dit, l’hypothèse qu’une économie plus dynamique génère mécaniquement plus de recettes fiscales, sans nouvelle mesure ni nouvel impôt.
La croissance marocaine n’a jamais dépassé 3,5 % en moyenne sur les quinze dernières années — loin des scénarios qui sous-tendent ce genre de calcul.
La différence entre les deux partis n’est donc pas entre rigueur et laisser-aller. Elle est entre un chiffrage qui expose ses hypothèses — et qu’on peut donc discuter, contester, vérifier — et un chiffrage qui n’existe simplement pas. Le PPS montre son jeu, même bancal. L’USFP ne le montre pas.
Un autre bilan, politique celui-là
Les chiffres ne racontent pas tout. Sur deux dossiers plus politiques, les deux partis traînent aussi un passif qui pèse dans le jugement des électeurs.
Le premier concerne le Hirak du Rif. Le 14 mai 2017, en pleine contestation à Al Hoceïma, le PPS (par la voix de Khalid Naciri) et l’USFP (par celle de Driss Lachgar lui-même) ont cosigné, aux côtés du Mouvement populaire et de l’Union constitutionnelle — deux partis classés dans le camp dit « de l’administration » —, un communiqué jugeant que « toute expression qui enfreint la loi, porte atteinte aux biens publics ou aux libertés d’autrui » n’a pas sa place dans un État de droit. Un an plus tard, après les peines très lourdes prononcées contre les meneurs du mouvement (20 ans de prison pour Nasser Zefzafi), le PPS a fait machine arrière : son secrétaire général Nabil Benabdallah a publiquement qualifié la signature de ce communiqué d’« erreur », estimant que de telles condamnations ne contribueraient pas à apaiser le climat. L’USFP, elle, n’est jamais revenue publiquement sur sa position initiale.
Le second dossier touche directement la gouvernance interne de l’USFP. Depuis plusieurs années, la direction de Driss Lachgar — réélu pour un quatrième mandat — est contestée par une partie significative des anciens cadres du parti, qui dénoncent une « gestion individuelle » et l’éviction de figures historiques au profit de proches, dont ses propres enfants, Hassan et Khawla Lachgar, mis en avant dans la communication du parti. L’affaire la plus grave a éclaté en mars 2024 : un rapport de la Cour des comptes sur la gestion des subventions publiques de 2022 a révélé que l’USFP avait confié, pour 1,83 million de dirhams, 23 études financées par une subvention publique de 1,93 million de dirhams, à un cabinet — Mela Stratégie & Conseil — créé en février 2022, la même année, et codétenu par Hassan Lachgar, le fils du premier secrétaire, et par un membre du bureau politique du parti, Mehdi Mezouari. Un conflit d’intérêts manifeste, consigné noir sur blanc par une institution de l’État, mais qui n’a débouché sur aucune sanction : Driss Lachgar a publiquement rejeté les critiques, allant jusqu’à accuser la première présidente de la Cour des comptes, Zineb El Adaoui, de « pêcher en eaux troubles ». Quatre anciens dirigeants du parti (Hassan Najmi, Abdelmaksoud Rachdi, Chakran Imam, Salaheddine El Manouzi) ont depuis réclamé sa démission et le remboursement des sommes versées — sans suite à ce jour.
Ni l’un ni l’autre n’y échappe
Au bout du compte, aucun des deux partis ne présente un budget qu’un gouvernement pourrait exécuter tel quel. Le PPS a construit l’architecture d’un programme gouvernemental, mais l’a bâtie sur un pari macroéconomique optimiste. L’USFP, avec quatorze ans d’expérience aux affaires, a choisi de ne pas construire cette architecture du tout — un choix qui, pour un parti qui sait précisément comment fonctionne un budget de l’État, ressemble moins à un oubli qu’à une stratégie de campagne : promettre large, sans donner prise à la critique chiffrée.
Reste une question pour la suite de cette série : l’Alliance de gauche (FGD-PSU), qui se présente comme la relève de cette gauche historique, échappe-t-elle à ce même piège ?
Ce dossier s’inscrit dans la série jisr.media sur les législatives du 23 septembre 2026. Prochain volet, conclusion : la nouvelle gauche peut-elle sortir du cercle ?
Abdesselam Mejlaoui






