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📚 Dossier : Élections Maroc 2026

270 tonnes de drogue et une élection : la déclaration qui ravive le spectre de l'affaire du Malien

À trois semaines du scrutin du 23 septembre, une nouvelle loi électorale écarte les candidats condamnés — mais une autre, entrée en vigueur au même moment, retire aux ONG le droit de saisir elles-mêmes la justice contre des élus soupçonnés de malversations. Entre l'affaire du « Malien », le cas Akhannouch et une déclaration sur 270 tonnes de drogue, un même paradoxe : punir après condamnation, sans jamais permettre d'y arriver.

270 tonnes de drogue et une élection : la déclaration qui ravive le spectre de l'affaire du Malien

270 tonnes de drogue et une élection : la déclaration qui ravive le spectre de l’affaire du Malien

À trois semaines du scrutin du 23 septembre, le Maroc se dote d’un arsenal électoral inédit pour écarter des urnes les candidats à la probité douteuse — au moment même où il retire aux citoyens le droit d’aller vérifier eux-mêmes qui la mérite.

En bref

  • Le chef du gouvernement sortant, qui ne se représente pas, cumule plusieurs dossiers non résolus sans qu’aucun tribunal n’ait tranché.
  • Plusieurs dossiers politico-judiciaires majeurs (PAM, RNI, PJD) restent non tranchés ou contestés à quelques semaines du vote.
  • Un dirham perdu dans une niche fiscale non évaluée ou détourné par un élu local produit le même trou dans les caisses de l’État.
  • Depuis décembre 2025, une réforme du Code de procédure pénale empêche les ONG de porter plainte elles-mêmes contre les élus soupçonnés de malversations.

L’argent qui manque, trois fois

Notre série d’enquêtes sur les dépenses fiscales a établi un chiffre : 31,49 milliards de dirhams d’exonérations fiscales en 2024, dont 38 mesures sur 39 jamais évaluées par l’administration elle-même. Ce n’est qu’un plancher. Il faut y ajouter le manque à gagner de l’économie informelle (34 à 40 milliards de dirhams par an) et un écart de 6,7 points de PIB entre la capacité fiscale théorique du Maroc et ce qu’il collecte réellement.

Une troisième fuite, moins souvent chiffrée, passe par la gestion directe des deniers publics. Entre janvier 2021 et septembre 2025, la Cour des comptes a transmis 55 dossiers au parquet pour des faits à caractère pénal — factures fictives, marchés truqués, détournements. Rien qu’entre janvier 2024 et septembre 2025, 196 responsables ont été poursuivis. Niches fiscales, informel, malversations : trois fuites, un seul réservoir — l’argent qui devrait financer hôpitaux, écoles et routes.

La loi qui protège les élus, pas les citoyens

Les législatives 2026 s’accompagnent d’une réforme électorale présentée comme historique : les lois organiques n°53-25, 54-25 et 55-25 rendent inéligible toute personne condamnée en première instance pour crime, et permettent de rejeter une candidature en cas de flagrant délit d’atteinte à la probité.

Mais la même période a refermé, pour les citoyens, l’un des rares leviers qu’ils avaient pour saisir eux-mêmes la justice. Entrée en vigueur en décembre 2025, la réforme du Code de procédure pénale — loi 03.23, portée par le ministre de la Justice Abdellatif Ouahbi et surnommée “loi Ouahbi” — restreint, par ses articles 3 et 7, le droit des associations à se constituer partie civile dans les affaires de détournement et d’enrichissement illicite, sauf feu vert du procureur général près la Cour de cassation. Une organisation qui documente une malversation ne peut plus, seule, saisir la justice.

Transparency Maroc — de son nom complet l’Association marocaine de lutte contre la corruption — a mené la contestation, dénonçant une violation de la Constitution de 2011 et des conventions internationales ratifiées par le Royaume. La coalition d’ONG a annoncé son intention de porter le dossier devant l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime. Le Maroc, note l’organisation, stagne depuis 2012 dans l’indice de perception de la corruption — un recul qui s’ajoute au gel prolongé d’autres textes pourtant prévus par la Constitution : conflits d’intérêts, déclaration de patrimoine, protection des lanceurs d’alerte.

Le paradoxe est frontal : l’État se dote d’outils pour écarter des urnes les candidats douteux, tout en retirant aux citoyens organisés le droit d’aller chercher eux-mêmes ces dossiers devant la justice. C’était déjà visible avant l’entrée en vigueur du texte : dans l’affaire COP22 (voir plus bas), la justice avait rejeté les constitutions de partie civile de deux associations de défense des droits humains — alors qu’une plainte de l’AMDH avait initialement fait éclater le dossier en 2017.

Un militant condamné par celui qu’il dénonçait

Me Mohamed El Ghalloussi, avocat et président de l’Association marocaine de protection des deniers publics (الجمعية المغربية للدفاع عن المال العام), est une figure connue de la lutte anticorruption : son association a déclenché l’affaire du Casino Es Saâdi à Marrakech (plusieurs élus condamnés, dont un parlementaire istiqlalien à cinq ans de prison ferme), porté plainte pour détournement de fonds destinés au Complexe Mohammed V, et appelé à la saisie des biens de Bioui et Naciri dès leur détention en 2023.

En 2025, il dénonce publiquement un dossier immobilier de l’ancienne équipe municipale de Marrakech — la gare routière de Hay El Azouzia, 120 millions de dirhams — qu’il juge entaché d’irrégularités graves. Le député Younes Benslimane, déjà cité dans l’affaire COP22, porte plainte contre lui pour violation du secret de l’instruction. Le 16 janvier 2026, El Ghalloussi est condamné à trois mois de prison avec sursis. Un comité de solidarité se constitue à Casablanca ; son parti, la Fédération de la gauche démocratique, exprime son soutien.

Le rapprochement est éloquent : c’est le même Benslimane — acquitté en appel dans son propre dossier COP22 — qui obtient la condamnation du militant qui l’avait rendu public. Un procès pour violation du secret de l’instruction reste juridiquement distinct d’une diffamation, et rien n’indique que la plainte était infondée en droit. Mais l’effet est identique pour quiconque songerait à parler : dénoncer expose à des poursuites, et la nouvelle loi retire par ailleurs aux associations le droit de saisir directement la justice. C’est cette double contrainte que dénonce El Ghalloussi dans son opposition aux articles 3 et 7.

Quand la justice se ferme, le piratage prend le relais

En juillet 2025, un groupe de hackers, “Jabaroot”, diffuse sur Telegram des actes notariés visant la ministre Fatima Zahra El Mansouri — maire de Marrakech et coordinatrice générale du PAM — l’accusant d’avoir profité de cessions de terrains d’environ 25 millions d’euros. Précaution nécessaire : ce sont des documents piratés, diffusés anonymement, jamais authentifiés officiellement. El Mansouri répond point par point — héritage paternel de 1978, lotissement en 2023 après le décès de sa mère, taxes acquittées, revenus réinvestis — et porte plainte contre les auteurs de la fuite.

Le fait le plus révélateur ne concerne pourtant pas El Mansouri, mais l’auteur même de la loi qui verrouille l’accès des ONG à la justice : Abdellatif Ouahbi a été visé par le même groupe, au même moment, pour une opération immobilière personnelle — un terrain donné à son épouse, déclaré à 1 million de dirhams alors que le prêt bancaire contracté pour l’acquérir s’élevait à 11 millions. Le ministre a dû s’expliquer publiquement pendant près d’une semaine.

Aucune des deux affaires n’a été tranchée par la justice, et les deux intéressés contestent fermement. Mais l’épisode illustre le risque du dispositif porté par le ministre lui-même : quand les ONG ne peuvent plus instruire ces dossiers et que le doute se règle par la fuite plutôt que par l’enquête, la présomption d’innocence ne profite à personne — ni aux accusés jugés sur la place publique, ni aux citoyens privés d’une instruction transparente.

“Donne-moi une semaine” : la doctrine Ouahbi

Le 20 mai 2025, en pleine séance parlementaire sur le statut des élus locaux, Ouahbi lance une formule qui fait le tour des réseaux sociaux :

“Amène-moi n’importe quel président de commune, donne-moi seulement une semaine, et je le mets en prison.”

Quelques jours plus tard, il enchérit : une semaine, c’est même trop long, 24 heures suffiraient. Mais le sens de la formule est inverse à ce qu’on pourrait croire. Ce n’est pas une promesse de fermeté anticorruption — c’est une critique du cadre juridique actuel, qu’Ouahbi juge si rigide qu’il exposerait n’importe quel élu de bonne foi, sans intention criminelle, à des poursuites pour de simples erreurs administratives. Sa conclusion : il faut assouplir cette législation pour protéger les élus “sérieux et intègres” — il cite volontiers l’exemple d’un président de collectivité poursuivi pour avoir financé une ambulance avec le reliquat d’un budget scolaire.

La cohérence avec la loi 03.23 est frappante : d’un côté, le ministre retire aux citoyens le droit de poursuivre des élus soupçonnés ; de l’autre, il plaide pour restreindre la responsabilité pénale de ces mêmes élus. Deux textes, une même direction — réduire, par le haut comme par le bas, les voies par lesquelles un responsable public rend des comptes.

Des dossiers déjà tranchés — ou presque

L’affaire du “Malien”, l’un des dossiers les plus suivis du pays, se solde le 25 juin 2026 par un verdict sévère : Abdenbi Bioui (ex-président du Conseil de l’Oriental) écope de 12 ans de réclusion, Saïd Naciri (ex-président du Wydad de Casablanca) de 10 ans, deux autres accusés de 10 et 9 ans. Les deux hommes, figures du PAM et ex-parlementaires, restent susceptibles de se pourvoir en cassation.

Un mois plus tard, le même parti recrute l’une des personnalités les plus en vue de l’État. Le 25 juillet 2026, le PAM annonce l’adhésion de Fouzi Lekjaa, ministre délégué au Budget et président de la Fédération royale marocaine de football depuis 2014, qui rejoint aussitôt le bureau politique. Présentée par Le Monde comme l’un des événements majeurs de la pré-campagne, cette entrée alimente les spéculations sur un “gouvernement du Mondial 2030” que Lekjaa pourrait diriger — il cumule déjà le Budget de l’État, la présidence de la fédération marocaine de football et la responsabilité opérationnelle de la Coupe du monde 2030. Ce cumul (il siège aussi comme vice-président de la CAF et membre du bureau exécutif de la FIFA) lui a valu, par le passé, des accusations de conflit d’intérêts de médias étrangers, notamment sénégalais.

Rien n’interdit juridiquement au PAM d’accueillir Lekjaa, et rien n’indique un lien avec l’affaire Bioui-Naciri. Mais le contraste résume la tension documentée ici : la sanction judiciaire d’hier n’empêche en rien la reconquête politique de demain.

L’affaire des marchés de la COP22 à Marrakech, elle, montre à quel point ces dossiers peuvent se retourner. L’ex-maire Mohamed Larbi Belkaid (PJD) et son ex-adjoint Younes Benslimane — depuis passé au RNI — sont condamnés le 30 janvier 2026 à deux ans de prison ferme pour dissipation de fonds liés à des marchés de 280 millions de dirhams. En appel, la Cour acquitte finalement les deux hommes. Neuf ans de procédure, un premier acquittement partiel en 2022, une condamnation en 2026, un acquittement définitif : un cas d’école sur l’instabilité de la justice financière marocaine, quel que soit le bord politique.

L’argent sale et le vote

Le 3 septembre 2026, à quelques jours du lancement de la campagne, le parquet de Kénitra ouvre une enquête après la diffusion sur les réseaux sociaux de propos du député candidat Mustapha El Ibrahimi, qui évoquait — 270 tonnes de drogue à l’appui — la capacité d’un tel trafic à “acheter l’urne, la commune, le Parlement et même le gouvernement”. L’enquête doit encore établir le fondement de ses propos ; El Ibrahimi n’est pas visé comme auteur d’un enrichissement, mais comme auteur de la déclaration. Le rapprochement implicite avec l’affaire du “Malien” — et donc le PAM — donne à l’enquête une portée hautement politique à trois semaines du vote.

Le cas Akhannouch : légal, mais jamais tranché

Le hiatus entre légalité et éthique trouve son illustration la plus haute chez Aziz Akhannouch, chef du gouvernement sortant (2021-2026). Le 11 janvier 2026, il annonce qu’il ne briguera pas de nouveau mandat à la tête du RNI ; Mohamed Chaouki lui succède officiellement le 7 février 2026, et Akhannouch ne se représente pas aux législatives du 23 septembre. Son retrait n’est cependant l’aboutissement d’aucune procédure judiciaire : les dossiers suivants restent, eux, sans réponse tranchée :

  • Sa société Afriquia figure parmi les neuf entreprises sanctionnées par le Conseil de la concurrence pour pratiques anticoncurrentielles — règlement transactionnel de 1,84 milliard de dirhams, sans reconnaissance de culpabilité pénale, mais avec un conflit d’intérêts manifeste.
  • Le dossier des subventions à l’importation de viandes rouges (2022-2024) : jusqu’à 13,3 milliards de dirhams réellement engagés selon plusieurs médias, contre 437 millions reconnus officiellement — écart qui a poussé une partie de l’opposition à réclamer une commission d’enquête.
  • En août 2026, Abdelilah Benkirane l’accuse publiquement de mauvaise gestion des fonds publics : “Le Conseil de la concurrence lui a infligé une amende de 1,8 milliard de dirhams, que lui et ses associés sont censés payer.”
  • L’eurodéputé français José Bové l’accuse de tentative de corruption lors de négociations UE-Maroc ; Akhannouch dément et engage une action en diffamation.

Aucun de ces dossiers n’a produit de condamnation personnelle, et aucun n’aura été tranché avant son départ. C’est précisément ce qui en fait un cas d’école : le nouvel arsenal électoral n’a jamais eu à s’appliquer à lui, puisqu’il ne s’est jamais agi d’un candidat condamné — ni, en définitive, d’un candidat tout court. L’accumulation de zones grises non tranchées illustre ce que la loi ne résout pas : elle sait invalider un candidat condamné, mais ne sait rien faire d’un responsable simplement suspecté, qu’il se représente ou qu’il parte. Et depuis décembre 2025, elle complique même la tâche du citoyen qui voudrait obtenir des réponses devant un tribunal.

Un phénomène systémique

Le sommet de l’État n’a pas l’exclusivité du problème. Une “liste noire” de plusieurs dizaines de noms — parlementaires et présidents de communes, actuels ou anciens — circule dans les services des Affaires générales des wilayas. Des rapports de l’Inspection générale de l’administration territoriale documentent des soupçons d’enrichissement illicite dans plusieurs collectivités : terrains enregistrés au nom de proches, parfois cédés précipitamment avant la fin de mandat. Un dossier à El Jadida a été transmis à la police judiciaire. Une publication spécialisée observe qu’aucune législature récente n’aurait compté autant d’élus poursuivis ou condamnés pour corruption que celle qui s’achève.

Ce constat traverse tout le paysage politique, majorité comme opposition, à des degrés rarement comparables — ce qui invite à la prudence plutôt qu’à la naïveté sélective : dénoncer la gestion des uns en taisant celle des autres reviendrait à instrumentaliser un problème qui dépasse largement le clivage gouvernement-opposition.

Ce que cela change pour les caisses publiques

Le fil qui relie fiscalité et probité électorale est simple : un dirham détourné par un élu et un dirham exonéré sans évaluation depuis 2020 produisent le même trou dans le budget de l’État. La différence tient à la visibilité — et désormais à qui a le droit de la réclamer. Les dépenses fiscales sont, en théorie, quantifiables et publiques. Les malversations locales dépendent de la capacité, et depuis peu de l’autorisation, des institutions à les débusquer avant qu’elles ne deviennent des candidatures validées.

La question posée aux électeurs le 23 septembre ne sera donc pas seulement celle des programmes économiques. Ce sera aussi, en creux : un système qui sait sanctionner après condamnation, mais qui retire aux citoyens le droit de demander des comptes avant qu’il y en ait une, saura-t-il un jour dissuader plutôt que simplement punir ?


Sources : Cour des comptes du Royaume du Maroc ; ministère public marocain ; Transparency Maroc ; presse marocaine (Le360, Al Akhbar, Assabah, Medias24, Le Desk, Yabiladi, Article19.ma, Alyaoum24) ; Jeune Afrique ; Mondafrique ; Le Monde ; Morocco World News ; Carnegie Endowment ; documents officiels relatifs aux lois organiques n°53-25, 54-25, 55-25 et à la loi 03.23.

Sujets :🗳️ Élections et gouvernement au Maroc
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