La nouvelle gauche peut-elle sortir du cercle ?
jisr.media | Dossier législatives 2026 — 5/5 (conclusion)
L’Alliance de gauche (FGD-PSU) chiffre son programme à 162 milliards de dirhams par an — plus que le PPS, et bien plus que l’USFP. Elle est aussi la seule formation en lice à réclamer une réforme du pouvoir lui-même. Alors, échappe-t-elle vraiment au piège documenté dans les quatre volets précédents de ce dossier — programmes mal chiffrés, pouvoir déjà partagé avec des institutions non élues, conflits d’intérêts non résolus ? Pas tout à fait.
Un chiffrage, mais plus haut que celui du PPS
Le programme de l’Alliance de gauche, présenté en conférence de presse le 8 septembre sous le slogan « La dignité d’abord », s’étend sur 103 pages, 5 axes et 22 chapitres, pour un chiffrage global annoncé de 162 milliards de dirhams par an. Rapporté à la même échelle que le PPS — dont les 575 milliards de dépenses supplémentaires sur cinq ans représentent environ 115 milliards par an — l’Alliance affiche donc une ambition budgétaire supérieure, et nettement plus précise que celle de l’USFP, qui n’a jamais chiffré globalement son propre programme.
Mais pas immunisée contre les mêmes angles morts
Le fact-checking déjà mené par jisr.media sur ce programme a identifié plusieurs zones grises, notamment sur le volet fiscal : une partie du financement s’appuie sur des mesures fiscales dont l’évaluation reste incomplète — un écho direct à notre série sur les dépenses fiscales jamais chiffrées par l’État lui-même. Le problème n’est donc pas propre au PPS ou à l’USFP : même le programme le plus abouti de cette campagne s’appuie, en partie, sur des hypothèses qui restent à démontrer.
Ce qui distingue vraiment l’Alliance : la question institutionnelle
C’est là, en réalité, que se situe la vraie rupture. Le deuxième volet de ce dossier notait qu’aucun grand parti gouvernemental — PPS et USFP inclus — ne demande de réforme structurelle du partage du pouvoir entre le gouvernement élu et les institutions non élues. La FGD fait exception depuis les origines de cette famille politique en 2007 : sa revendication constante d’une « monarchie parlementaire » et d’une séparation effective des pouvoirs, réaffirmée lors du lancement de l’Alliance en juin 2026, est la seule proposition de cette nature portée par une formation en lice le 23 septembre. Sur le fond institutionnel, donc, l’Alliance rompt réellement avec le reste de l’offre électorale.
Un test aussi pour la représentation de la diaspora
Autre signe de ce renouvellement, documenté par jisr.media dans son enquête sur les candidatures MRE de ce scrutin : l’Alliance de gauche est, avec le PPS, la formation qui compte le plus de profils directement issus de la diaspora sur ses listes. Montassir Sakhi, chercheur en sciences sociales installé en France et en Belgique, se présente à Salé en portant explicitement la voix des Marocains du monde. Et selon des informations propres à jisr.media, une autre candidate FGD, Souad Frikech, milite à gauche depuis le début des années 1980, quand elle rejoignait à Fès le courant étudiant « Rifak Chouhada » (Camarades des martyrs), avant de partir étudier en France — où elle vit depuis. Aujourd’hui dirigeante de l’Association des Marocains de France (AMF) et membre du Conseil national de la FGD depuis 2022, elle est tête de la liste régionale féminine de Rabat-Salé-Kénitra. Un symbole, à l’échelle de deux candidatures, de ce que l’Alliance revendique comme un renouvellement des visages — mais qui reste, à ce stade, l’exception plutôt que la norme sur l’ensemble de l’échiquier électoral.
À la gauche de l’Alliance, une voix qu’on empêche de se faire entendre
Pour être complet sur « la nouvelle gauche », il faut noter qu’une partie de la gauche radicale marocaine ne se retrouve dans aucun des deux partis de l’Alliance. La Voie démocratique (an-Nahj ad-Dimocrati), héritière du mouvement marxiste-léniniste « Ila al-Amam », appelle depuis 23 ans au boycott de chaque scrutin — pour les mêmes raisons de fond déjà évoquées dans ce dossier sur la nature du pouvoir réel au Maroc : élections organisées sous la tutelle du ministère de l’Intérieur, absence de révision constitutionnelle, maintien de prisonniers politiques. C’est un parti légalement reconnu, qui bénéficie comme les autres du financement public des partis politiques. Mais son boycott permanent le prive de tout élu — et le pluralisme audiovisuel que surveille la HACA, y compris hors période électorale, pondère largement la présence des partis dans les médias publics selon leur poids institutionnel réel. Résultat : un parti reconnu et financé sur fonds publics, mais quasiment absent du débat audiovisuel, faute de sièges. Les autorités locales lui ont par ailleurs refusé, à plusieurs reprises, des salles pour tenir ses propres congrès. Autrement dit : la reconnaissance légale et le financement public ne garantissent pas, à eux seuls, une présence équitable dans le débat public marocain. C’est dire qu’on est bien dans une démocratie à la marocaine.
Le vrai obstacle n’est peut-être pas le programme
Reste un doute qu’aucun chiffrage, aussi rigoureux soit-il, ne résout : l’Alliance de gauche part d’une base électorale historiquement marginale — la FGD n’avait obtenu que deux sièges en 2016, un score resté inchangé depuis. Cette base réduite se heurte en plus à une abstention chronique qui frappe plus durement les petites formations que les partis établis, disposant eux d’un électorat captif et d’un maillage local ancien. S’y ajoute une direction dont l’expérience des pratiques électorales concrètes — mobilisation de terrain, implantation locale, levée de fonds de campagne — reste nettement plus limitée que celle des partis qui alternent au pouvoir depuis des décennies. La question n’est donc pas seulement de savoir si le programme de l’Alliance est sérieux. C’est aussi de savoir si un programme sérieux suffit face à un déficit de ressources et d’expérience électorale, dans un système où — comme l’ont montré les volets 2 et 3 de ce dossier — le pouvoir réel se négocie de toute façon ailleurs que dans l’arithmétique électorale.
Ce que ce dossier retient, en cinq volets
- Volet 1 : quinze ans d’écart chronique entre croissance promise et croissance réalisée, quel que soit le parti aux commandes.
- Volet 2 : le gouvernement élu n’est qu’un acteur parmi d’autres — une bonne partie du pouvoir réel se négocie avec des institutions non élues.
- Volet 3 : un chef de gouvernement dont les intérêts privés recoupent directement ses attributions publiques.
- Volet 4 : deux gauches historiques, PPS et USFP, sans programme véritablement solide pour 2026.
- Volet 5 : l’Alliance de gauche pose au moins une question que les autres évitent — celle de la réforme du pouvoir lui-même — mais reste à savoir si un programme sérieux suffit face à un déficit de ressources et d’expérience électorale.
Que les électeurs y répondent en nombre suffisant le 23 septembre est une autre affaire — celle des rapports de force, pas celle des programmes.
Ce dossier en cinq volets s’inscrit dans la série jisr.media sur les élections législatives marocaines du 23 septembre 2026. Il complète notre couverture dédiée du programme de l’Alliance de gauche et de son fact-checking détaillé.
Abdesselam Mejlaoui






