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📚 Dossier : Élections Maroc 2026

Akhannouch, Akwa, Aksal : quand le pouvoir et les affaires se confondent

Un homme peut-il diriger un gouvernement et son empire économique en même temps, sans que les deux se mélangent ? Entre un marché public gagné par sa propre entreprise, un proche sans expérience nommé ministre, et un chiffre de l'OCDE qui objective le problème, le cas d'Aziz Akhannouch documente ce qui arrive quand pouvoir exécutif et intérêts privés ne se distinguent plus vraiment.

Akhannouch, Akwa, Aksal : quand le pouvoir et les affaires se confondent

Aziz Akhannouch, chef du gouvernement du Maroc — photo Freddie Everett/Département d'État américain, domaine public, Wikimedia Commons

Akhannouch, Akwa, Aksal : quand le pouvoir et les affaires se confondent

jisr.media | Dossier législatives 2026 — 3/5

Un homme peut-il diriger un gouvernement et son empire économique en même temps, sans que les deux se mélangent jamais ? Le volet précédent de ce dossier a montré à quel point le pouvoir réel au Maroc dépasse le seul gouvernement élu. Il reste un troisième acteur, dont on parle moins souvent : la fortune privée, quand elle appartient à la personne même qui gouverne. Le cas d’Aziz Akhannouch, chef du gouvernement sortant, est le plus documenté de tous.

Une fortune familiale, pas une rumeur de couloir

Vous n’êtes sans doute pas sans savoir qu’Aziz Akhannouch est actionnaire majoritaire d’Akwa Group — on le rappelle ici, à l’occasion de ce dossier électoral. Le conglomérat, fondé par son père en 1932, est aujourd’hui présent en Bourse via Afriquia Gaz et Maghreb Oxygène, en plus d’un complexe golf-tourisme à Taghazout Bay. Sa fortune personnelle a grimpé jusqu’à 3,5 milliards de dollars en 2020 selon Forbes, avant de redescendre autour de 1,7 milliard — des montants qui bougent, mais qui le maintiennent année après année parmi les plus grandes fortunes du pays, depuis son entrée au gouvernement en 2007. Son épouse, Salwa Idrissi Akhannouch, a fondé en 2004 le groupe AKSAL, qui exploite au Maroc les franchises Zara, Gucci, Fendi, Ralph Lauren, Massimo Dutti et bien d’autres — elle figurait en 2021 au classement Forbes Middle East des « Power Businesswomen ». Rien de secret là-dedans : les deux fortunes sont publiques, cotées en Bourse ou largement couvertes par la presse économique internationale.

Quand l’État attribue un marché à la famille du chef du gouvernement

En 2023, l’appel d’offres pour l’usine de dessalement de Casablanca revient à un consortium qui inclut Afriquia Gaz, filiale d’Akwa. Le gouvernement défend la procédure : l’offre était, dit-il, « la plus compétitive ». Plusieurs élus et partis d’opposition, de sensibilités politiques différentes, n’achètent pas cet argument et accusent publiquement Akhannouch de conflit d’intérêts.

Le chef du gouvernement préside lui-même la Commission nationale des investissements — l’instance qui donne son feu vert à ce genre de grand projet.

L’opposition relève aussi une contradiction difficile à balayer : Akhannouch avait assuré aux députés qu’un projet de ce type ne toucherait aucune subvention publique. Un communiqué de la Primature, lui, classait la station de dessalement de Casablanca parmi quatre projets stratégiques soutenus par l’État. L’article 36 de la Constitution est censé prévenir ce genre de situation. Dans les faits, il n’a rien empêché.

Les carburants : un vieux dossier qui le rattrape quand même

Ce dossier remonte à avant son mandat, mais il continue de le suivre — jisr.media lui a déjà consacré une enquête complète. Les hydrocarbures sont libéralisés en décembre 2015, sous le gouvernement Benkirane, pour soulager la Caisse de compensation. La même année, la raffinerie Samir — la seule du pays — ferme ses portes, et n’a jamais rouvert depuis. Houcine El Yamani, secrétaire général du Syndicat national du pétrole et du gaz (CDT) et président du Front national pour la sauvegarde de la raffinerie Samir, chiffre le manque à gagner de cette fermeture à plus de 4 dirhams par litre — l’écart entre le prix du brut et celui des produits raffinés importés — soit près de 30 milliards de dirhams par an rien que pour le gasoil.

Neuf ans après la libéralisation, en novembre 2023, le Conseil de la concurrence sanctionne neuf opérateurs pétroliers pour entente sur les prix, à hauteur de 1,84 milliard de dirhams. Parmi eux : Afriquia, premier distributeur du royaume. Autrement dit, le chef du gouvernement en exercice au moment de la sanction est aussi l’actionnaire principal de l’entreprise sanctionnée. Transparency Maroc a dénoncé, de son côté, le flou entretenu sur la façon dont l’amende a été répartie entre les entreprises concernées.

Les proches placés aux bons endroits

Le volet 2 de ce dossier notait déjà que les nominations aux ministères de souveraineté restent proches du Palais. Autour du chef du gouvernement lui-même, un mécanisme similaire existe. La presse marocaine (Le Desk, Médias24, Jeune Afrique) a documenté les liens entre Akhannouch et Mohamed Saad Berrada — nommé ministre de l’Éducation en 2024. Berrada est un industriel de la confiserie, sans la moindre expérience dans l’éducation ni dans un gouvernement. Ce qu’il a, en revanche : une proximité avec Akhannouch qui remonte aux années 1980, et un siège au conseil d’administration d’Afriquia Gaz depuis 2019.

Un chiffre qui dépasse le cas d’un seul homme

L’OCDE a mesuré cette faiblesse institutionnelle en 2025 : le Maroc ne remplit que 78 % des critères juridiques standards en matière de prévention des conflits d’intérêts, contre 80 % en moyenne dans les pays de l’OCDE.

Sur le terrain, ça tombe encore plus bas : seulement 33 % des règles sont vraiment appliquées.

Ce chiffre ne vise personne en particulier. Justement — c’est ce qui devrait inquiéter davantage.

Un problème qui dépasse le Maroc

Ce mélange entre fortune privée et fonction exécutive n’est pas une exclusivité marocaine : on le retrouve à la Maison-Blanche sous Trump, comme dans plusieurs monarchies du Golfe — jisr.media le rappelait déjà à propos de qui détient vraiment le pouvoir. Ce qui distingue le Maroc, c’est que cette dynamique s’ajoute à une architecture institutionnelle où, on l’a vu dans le volet précédent, le pouvoir réel est déjà largement partagé avec des institutions non élues. Reste à voir, dans les deux volets qui suivent, si les partis qui espèrent lui succéder — à commencer par la gauche historique — offrent une vraie alternative, chiffrée et crédible, ou seulement un nouveau visage sur le même système.


Ce dossier s’inscrit dans la série jisr.media sur les législatives du 23 septembre 2026. Prochain volet : le programme du PPS, chiffré à 575 milliards de dirhams — du sérieux, ou du vent ?

Sujets :🗳️ Élections et gouvernement au Maroc📈 Économie et budget
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