Qui gouverne au Maroc ?
jisr.media | Dossier législatives 2026 — 2/5
Un motif est apparu dans le volet précédent de ce dossier : sur quinze ans, sous des majorités aussi différentes que le PJD et la coalition RNI-PAM-Istiqlal, les mêmes écarts se répètent — croissance jamais tenue, chômage jamais résorbé, mais aussi des chantiers structurels (AMO, grands travaux, stabilité macroéconomique) qui, eux, avancent quel que soit le parti aux commandes. Une hypothèse s’impose alors : et si le gouvernement élu n’était pas le seul acteur — ni même le principal — derrière ces résultats ?
Deux conseils, deux logiques
Comme nous le savons, la Constitution de 2011 distingue deux instances qui portent des noms proches mais des pouvoirs différents. Le Conseil des ministres, présidé par le Roi, tranche les orientations stratégiques : nominations aux hautes fonctions, politique étrangère, défense, affaires religieuses, projets de réforme constitutionnelle (article 49). Le Conseil de gouvernement, présidé par le chef du gouvernement, gère la mise en œuvre courante des politiques publiques (articles 89-92). Le gouvernement élu « exécute son programme » — mais souvent dans un cadre où l’orientation de fond a déjà été fixée ailleurs. La généralisation de l’AMO, présentée aujourd’hui comme l’un des acquis du mandat Akhannouch, avait été annoncée par le Roi dès son discours du Trône de 2020 — avant que deux gouvernements différents n’en assurent l’exécution.
Bank Al-Maghrib, un pouvoir qui n’a jamais eu à se faire élire
Depuis la loi 40-17 de 2019, Bank Al-Maghrib est légalement indépendante du gouvernement sur la politique monétaire et la stabilité des prix. Un détail suffit à mesurer le poids de cette institution non élue : son gouverneur, Abdellatif Jouahri, a critiqué à plusieurs reprises la classe politique marocaine dans ses conférences de presse — jusqu’à qualifier les partis, dans une formule restée célèbre, de « machin-trucs » en perte de confiance, provoquant l’indignation du RNI et du mouvement Damir. Une sortie qui aurait valu une crise institutionnelle si elle était venue d’un responsable élu — mais qui, venant du wali de BAM, a surtout suscité l’embarras.
Les partis dits « administratifs » ne s’en plaignent pas
Ce partage du pouvoir déséquilibré ne dérange, en réalité, presque aucun des partis qui aspirent aujourd’hui à gouverner. Dans leurs programmes 2026 — PPS, USFP, PAM, RNI, Istiqlal — aucune réforme structurelle de cette architecture n’est demandée. Cette revendication existe pourtant au Maroc : la Fédération de la gauche démocratique (FGD) en a fait une demande constante depuis les origines de cette famille politique — une coalition électorale nouée en 2007 entre le Parti de l’avant-garde démocratique et socialiste (PADS), le Congrès national Ittihadi (CNI) et une fraction du PSU, constituée en parti unifié en 2022 sous le nom de Fédération de la gauche démocratique (FGD) — réaffirmée dans son programme électoral de 2016 — une véritable « monarchie parlementaire », où le pouvoir réel cesserait d’être concentré entre les mains du monarque. La FGD et le PSU portent aujourd’hui cette ligne au sein de leur nouvelle Alliance de gauche, seule formation en lice le 23 septembre à revendiquer ouvertement ce type de réforme structurelle.
Le Makhzen administratif : du terrain aux milliards
Intérieur, Affaires étrangères, Habous et Affaires islamiques, Défense : ces portefeuilles restent traditionnellement proches du Palais dans leur nomination, même quand ils sont formellement rattachés au gouvernement. En dessous, le corps des walis et gouverneurs — celui qui exécute concrètement l’aide sociale directe, pilote les grands chantiers régionaux et encadre le déroulement des élections — répond à cette chaîne hiérarchique-là, davantage qu’à la couleur politique du parti en tête. Signe de cette logique à l’œuvre en ce moment même : pour la première fois depuis l’adoption de la Constitution de 2011, ce n’est pas le chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, qui supervise la préparation des élections, mais directement le ministre de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit — alors même qu’Akhannouch a lui-même quitté, dès janvier 2026, la présidence du RNI, sans briguer de nouveau mandat, tandis que son parti reste engagé dans la course du 23 septembre sous la direction de son successeur, Mohamed Chouki. Une bascule lue par plusieurs observateurs comme une garantie de neutralité, le parti du chef du gouvernement sortant restant lui-même en lice.
Ce même schéma se retrouve, à une tout autre échelle, dans l’argent. Les grands chantiers du Royaume ne passent pas tous par le budget de l’État voté chaque année au Parlement. Les comptes spéciaux du Trésor — 167,5 milliards de dirhams sur les 761,3 milliards de dépenses publiques prévues en 2026, environ 22 % du total — restent techniquement inscrits dans la Loi de Finances, mais échappent au contrôle ligne par ligne et se reportent d’une année sur l’autre. La Caisse de Dépôt et de Gestion va plus loin : son directeur général est nommé par dahir royal, pas par le gouvernement, et l’organe censé la surveiller — une commission réunissant le ministre des Finances et le gouverneur de Bank Al-Maghrib — n’a qu’un rôle consultatif, sans réel pouvoir de décision. Avec cette autonomie, la CDG finance logement et infrastructures grâce à l’épargne nationale (CNSS, notaires, caisse d’épargne — environ 100 milliards de dirhams gérés), pas avec l’argent du contribuable ni sous le regard du Parlement. Le Fonds Hassan II, capitalisé historiquement par les recettes de privatisation et les licences télécoms, fonctionne sur le même principe — aujourd’hui une « tirelire » proche de l’épuisement.
Le plus récent des quatre, le Fonds Mohammed VI pour l’Investissement, résume la logique en un seul organigramme : son conseil d’administration est certes présidé par la ministre des Finances, mais sa création découle directement des « hautes orientations royales » énoncées dans deux discours du Trône de 2020, et son premier directeur général a été nommé directement par le Roi — pas par décret gouvernemental. Objectif affiché : 130 à 150 milliards de dirhams, levés en bonne partie sur les marchés, pour une structure gouvernée et financée comme un fonds d’investissement privé.
Au sommet de cette architecture, un acteur n’appartient même pas à l’État : Al Mada, le holding privé de la famille royale (banque, mines, énergie, distribution, ciment, acier), pèserait à lui seul environ 3 % du PIB marocain — un poids économique qui ne dépend, par définition, d’aucune élection, d’aucun vote au Parlement, ni même d’aucune décision gouvernementale.
Mis bout à bout, ces montants — plusieurs centaines de milliards de dirhams au total — circulent en grande partie hors du contrôle parlementaire, et pour une bonne part hors du contrôle gouvernemental lui-même. Ce n’est pas un hasard si aucun grand parti ne demande à les faire entrer dans ce contrôle, comme on l’a vu plus haut : une architecture qui pèse ce poids-là a objectivement intérêt à des majorités dociles, qui exécutent leur programme sans jamais toucher à ce qui la finance. C’est ce même scénario, avec les mêmes acteurs institutionnels en toile de fond, qui se répète au Maroc depuis des décennies, sous des étiquettes partisanes différentes.
Un bilan de règne, pas un bilan de mandat
Le dernier Discours du Trône, prononcé le 29 juillet 2026 pour le 27ᵉ anniversaire de l’intronisation, illustre ce constat. La presse marocaine a résumé ce bilan en insistant sur « une vision royale marquée par sa cohérence et sa continuité depuis 1999 » : industrialisation, provinces du Sud, énergies renouvelables, préparatifs du Mondial 2030. Un bilan de vingt-sept ans, qui traverse sans les distinguer les mandats PJD et RNI-PAM-Istiqlal. Ce choix de cadrage — le règne comme unité de mesure du progrès national, plutôt que le mandat gouvernemental — dit quelque chose du poids relatif des deux échelles de pouvoir.
« État profond » : un terme à manier avec précaution
Certains observateurs qualifient cette architecture d’« État profond ». L’expression mérite une mise en garde : elle vient d’un vocabulaire (Turquie, Égypte, discours conspirationniste américain) qui désigne un pouvoir caché, agissant hors du cadre légal. Ce n’est pas vraiment le cas de figure marocain. Le partage des pouvoirs entre Palais et gouvernement est écrit dans la Constitution ; l’indépendance de Bank Al-Maghrib est une loi votée par le Parlement. Les politologues qui étudient la question parlent plutôt de « monarchie exécutive » ou de structure de pouvoir bicéphale : un partage asymétrique, mais assumé et public, pas un réseau souterrain. Daniel Brumberg, déjà cité dans notre article sur qui détient le vrai pouvoir, va dans le même sens avec un autre concept, l’« autocratie libéralisée » : un pluralisme réel mais cantonné, qui ne touche jamais aux leviers décisifs. Ce qui se rapproche le plus d’un vrai débat sur un pouvoir occulte, c’est davantage la question des réseaux d’affaires proches du pouvoir — ce que le prochain volet de ce dossier examine à travers un cas précis.
Ce dossier s’inscrit dans la série jisr.media sur les législatives du 23 septembre 2026. Prochain volet : un cas concret de fusion entre pouvoir politique et intérêts privés.
Abdesselam Mejlaoui






