Maroc 2026 : les programmes, le bilan contesté de la majorité sortante, et le grand jeu des chaises musicales
À trois semaines du scrutin du 23 septembre, trois questions permettent de prendre la mesure réelle de cette campagne : les partis proposent-ils vraiment quelque chose de concret ? Ceux qui gouvernent depuis 2021 ont-ils tenu leurs engagements précédents ? Et derrière les étiquettes de partis, qui sont vraiment les candidats ?
Les programmes : des promesses chiffrées, enfin
Si les réseaux personnels et les notabilités locales continuent probablement de peser dans les campagnes marocaines, plusieurs partis ont malgré tout publié, cette fois, des programmes précis, avec chiffres et échéances.
Le PAM structure son offre autour de cinq pactes — pouvoir d’achat, intégration des jeunes, citoyenneté, sécurité, croissance durable — avec des engagements concrets : un million d’emplois nets sur la législature, un hôpital public compétitif, une école publique tournée vers l’avenir, et 500 000 logements pour les familles.
L’Istiqlal, sous le slogan « Watani Moustaqbali » (Mon pays, mon avenir), présente cinq chartes et vingt engagements mesurables, pour un coût d’exécution estimé à 350 milliards de dirhams sur cinq ans — soit environ 70 milliards par an. Nizar Baraka y reprend, lui aussi, l’objectif d’un million d’emplois nets, avec une cible de chômage ramené à 7%.
Le RNI, sous le slogan « Dignité et opportunités pour tous », structure son offre autour de trois priorités — pouvoir d’achat, résilience des territoires, inclusion économique — avec l’indexation de l’aide sociale sur l’inflation pour 12 millions de Marocains, un crédit d’impôt scolaire de 5 000 dirhams, et une hausse du SMIG et du SMAG.
Un détail frappe : deux partis différents (PAM et Istiqlal) promettent exactement le même chiffre rond — un million d’emplois nets — sans qu’aucun des deux n’explique pourquoi ce nombre précis revient d’une formation à l’autre. Ce n’est pas nécessairement suspect en soi, mais ça invite à la même prudence qu’ailleurs : un chiffre rond répété par plusieurs partis mérite d’être vérifié à l’aune de ce qui a déjà été promis, et tenu, par le passé.
Le bilan 2021-2026 : ce que les chiffres du gouvernement sortant racontent, et ce qu’ils cachent
C’est justement là que le bilan du gouvernement Akhannouch (RNI, PAM, Istiqlal, 2021-2026) devient utile à examiner — puisque ce sont les mêmes trois partis, avec les mêmes têtes, qui sollicitent un nouveau mandat.
Sur l’emploi, le compte est disputé. En 2021, le RNI avait fait du million d’emplois nets sur cinq ans (200 000 par an) l’axe central de sa campagne victorieuse. Un bilan indépendant établissait, fin 2025, un solde net d’environ 95 000 emplois seulement — les années 2022 et 2023 ayant enregistré des pertes nettes massives, notamment en zones rurales frappées par la sécheresse. Le gouvernement affirme de son côté avoir créé 850 000 emplois d’ici fin 2025, puis 270 000 de plus au premier trimestre 2026, dépassant ainsi officiellement l’objectif d’un million — porté surtout par une reprise agricole. Les deux chiffres ne se recoupent pas, et il n’existe pas, à ce stade, de méthode publique permettant de les réconcilier. Ce qui n’a pas empêché le RNI de reformuler, pour 2031, un objectif d’un million d’emplois déjà fixé — sans avoir été atteint de façon incontestée — pour 2026.
Sur le chômage, la comparaison est encore plus délicate. Le taux a grimpé à 13% en 2023 — un record depuis le début des années 2000, plus élevé qu’à l’investiture du gouvernement en 2021. Puis, en 2026, le Haut-Commissariat au Plan a changé de méthodologie : la nouvelle enquête EMO2026, alignée sur les standards de l’Organisation internationale du travail, affiche un chômage de 9,5% au deuxième trimestre — un chiffre que le HCP lui-même précise ne pas être directement comparable aux statistiques publiées jusqu’en 2025. Autrement dit, l’amélioration spectaculaire mise en avant repose en partie sur un changement de règle de calcul, pas seulement sur une amélioration réelle du marché du travail. Le taux d’inactivité des jeunes, lui, ne trompe pas sur ce point : il a progressé à 37,2% en 2025 — deux à trois fois la moyenne nationale — poussant le gouvernement à présenter, le 29 janvier 2026, un projet de loi sur l’insertion professionnelle des jeunes, à quelques mois seulement de la fin de son mandat.
Sur la protection sociale, en revanche, le bilan est vérifiable et réel : le nombre de travailleurs non-salariés couverts est passé de quelques milliers en 2021 à près de 1,7 million en 2025 — une extension concrète du chantier phare du quinquennat. Le bilan officiel du gouvernement lui-même reconnaît toutefois l’absence de mesures parallèles garantissant la pérennité de ce chantier, remettant en cause le financement et le tarif national de référence sur lequel il repose.
Sur la corruption, enfin, la situation est plus stable qu’annoncée par certains commentateurs : le score du Maroc à l’indice de perception de la corruption de Transparency International est passé de 39 points en 2021 à 37 en 2024, avant de remonter à 39 en 2025 (91ᵉ rang sur 182 pays) — une trajectoire globalement plate sur cinq ans, pas la chute spectaculaire parfois évoquée.
Craintes d’irrégularités : un arsenal juridique inédit, une confiance déjà à plat
Pour cette élection, l’État a mis en place un dispositif répressif inédit contre l’achat de voix. L’article 62 de la loi organique relative à la Chambre des représentants, en vigueur depuis le 16 mars 2026, prévoit de 2 à 5 ans de prison et de lourdes amendes pour quiconque achète, vend ou tente d’influencer indûment un vote — candidats, intermédiaires et bénéficiaires inclus. Le ministère de l’Intérieur a annoncé le recours aux écoutes téléphoniques et à la surveillance des applications de messagerie pour détecter les tentatives, sous la supervision d’une commission centrale coprésidée par le ministre de l’Intérieur et le parquet général, relayée par des sous-commissions régionales et provinciales.
Ce dispositif intervient sur fond de défiance déjà massive : selon une enquête du Centre marocain pour la citoyenneté menée à l’été 2025, 94,8% des Marocains disent ne pas faire confiance aux partis politiques, et 98% jugent qu’ils ne dialoguent pas avec les citoyens. Paradoxe révélateur : 66,6% des mêmes personnes interrogées considèrent malgré tout voter comme un devoir civique important ou très important — un électorat qui doute profondément des acteurs, sans pour autant renoncer à l’acte lui-même.
La transhumance politique : des partis comme étiquettes interchangeables
Rien n’illustre mieux cette défiance que le phénomène de la transhumance partisane, en pleine effervescence à quelques semaines du vote.
Le cas le plus emblématique est celui de Hamid Chabat, maire de Fès de 2003 à 2015 et secrétaire général de l’Istiqlal de 2012 à 2017 avant d’en être écarté. Le 20 août, il a officiellement rejoint le Mouvement populaire (MP) avec sa fille Rime Chabat, aussitôt investie tête de liste du MP dans la circonscription de Fès-Nord. Un ancien numéro un d’un parti historique du Maroc indépendant devenu, en quelques années, candidat sous une tout autre bannière — puis relais de campagne pour sa propre fille dans le parti d’arrivée.
Ce cas n’est pas isolé. Au moins quatre transferts documentés vont dans la même direction, du RNI vers le PAM : à Larache, un député RNI et maire de Ksar El Kébir a été écarté au profit de sa propre fille, désormais candidate PAM ; à Kénitra, un président municipal a quitté le RNI pour le PAM ; à Tiflet, la présidente du conseil provincial a fait de même ; à Berrechid, un conseiller parlementaire RNI et sa sœur ont suivi le mouvement. Le sens de ces transferts — presque tous en direction du PAM — n’est pas anodin : il traduit un pari sur le prochain rapport de force, davantage qu’une conviction politique nouvelle.
Ce que ces cas ont en commun, au-delà des noms et des partis, c’est exactement ce que dénonce la défiance mesurée plus haut : quand des personnalités déjà bien implantées localement changent d’étiquette pour préserver leur position plutôt que pour défendre une idée, le parti cesse d’être un projet et devient un simple véhicule électoral interchangeable.
Ce que ces trois fils racontent ensemble
Les partis promettent, cette fois, des chiffres précis — mais deux d’entre eux promettent, mot pour mot, le même million d’emplois déjà fixé comme objectif par la majorité sortante en 2021, avec un bilan que ses propres statistiques peinent à confirmer sans réserve. Le pouvoir se dote, en parallèle, de l’arsenal juridique le plus sévère de son histoire récente contre l’achat de voix — dans un pays où l’écrasante majorité des citoyens ne fait déjà plus confiance aux partis qui sollicitent leur vote. Et pendant ce temps, des figures politiques de premier plan changent de camp au gré des calculs de sièges, illustrant à ciel ouvert ce que ce chiffre de défiance mesure abstraitement. Les trois constats ne sont pas indépendants : ils se nourrissent l’un l’autre, et c’est peut-être là, plus que dans le contenu de tel ou tel programme, que se joue vraiment la crédibilité du scrutin du 23 septembre.
Sources : LesEco — les cinq pactes du PAM, LesEco — cinq engagements de l’Istiqlal, Le Matin — promesses du RNI pour 2026, Le Desk — le RNI et son propre bilan, Infomédiaire — le million d’emplois, minimum syndical des promesses, FNH — chômage au Maroc, l’amélioration des chiffres ne suffit plus, FNH — HCP change de méthode, chômage strict à 9,5%, Transparency.org — indice de perception de la corruption, Maroc, Le360 — dispositif anticorruption inédit du ministère de l’Intérieur, TelQuel — Chabat et sa fille rejoignent le Mouvement populaire, Le Collimateur — transhumance inversée du RNI vers le PAM.
Abdesselam Mejlaoui





