Trois coalitions, quinze ans : pas facile d’embellir le blason quand on a fait autant de mal aux poches des gens
jisr.media | Dossier législatives 2026 — 1/5
Trois mandats. Deux partis à la tête de l’exécutif. Une Constitution réformée entre-temps. Depuis 2011, le Maroc a changé de majorité à trois reprises — et chaque fois, les mêmes promesses de croissance et d’emploi. Quinze ans plus tard, un chiffre résiste à tous les changements de coalition : le chômage n’a jamais durablement reculé.
Avant de juger les programmes de 2026, il faut d’abord regarder ce qui a réellement été livré depuis 2011.
Benkirane I (2011-2016) : la promesse de la rupture
Porté par le vote sanction du Printemps arabe, le premier gouvernement Benkirane (PJD, Istiqlal, PPS, puis MP et RNI après le départ de l’Istiqlal en 2013) promettait 5,5 % de croissance en moyenne. La réalité : 3,6 %, avec un creux à 1,5 % en 2016, année de sécheresse. Le chômage, censé tomber à 8 %, reste proche de 10 %.
Le vrai résultat du mandat se trouve ailleurs. Le déficit budgétaire passe de 7,2 % à 4,3 % du PIB — une consolidation que même les évaluations les plus critiques de l’époque (celle du PAM, alors dans l’opposition) attribuent surtout à Bank Al-Maghrib et aux choix structurels de l’État, plus qu’au gouvernement lui-même.
Benkirane II / El Othmani (2016-2021) : le mandat de la crise
Cinq ans, deux chefs de gouvernement, 435 engagements sur cinq axes. La croissance promise (4,5 à 5,5 %) tombe à 1,6 % — 3,6 % même en excluant l’année Covid. Le chômage moyen atteint 10,4 %, loin de la cible de 8,5 %.
Le mandat a tout de même son bilan propre : budget de l’éducation en hausse de 33 % (54 à 72 milliards de dirhams), recrutement d’enseignants presque doublé (7 000 à 20 000 postes par an), première stratégie nationale pour l’emploi. Sur le Covid, le gouvernement revendique avoir limité la casse — 11,9 % de chômage contre 14 % redoutés au départ. Devant le Parlement, El Othmani affirmera en juillet 2021 que 66 % des 435 engagements ont été réalisés ou sont très avancés — un chiffre d’auto-évaluation, à prendre comme tous les bilans gouvernementaux, avec la prudence qui s’impose.
Akhannouch (2021-2026) : les gros budgets, le chômage persistant
Un million d’emplois nets, 4 % de croissance annuelle, un taux d’activité féminine au-dessus de 30 % : c’est ce que promettait le mandat sortant. Devant le Parlement, Akhannouch en revendique 850 000 — mais ce chiffre ne compte pas l’agriculture. Secteur qui, sous l’effet de la sécheresse, continue de perdre des emplois. Une fois réintégré, le solde net réel tombe à 95 000 postes à fin 2025 selon Médias24. Très loin du million promis.
Le chômage reste plus élevé qu’à l’investiture. Un déficit de 47 000 médecins frappe la santé publique — une pénurie qui a nourri, à l’automne 2025, le mouvement GenZ212. Et le classement international sur la corruption recule de 26 places depuis 2018, dont 4 sur la durée propre du mandat (2021-2025).
En face, deux réalisations difficiles à contester : l’Assurance maladie obligatoire généralisée, qui couvre désormais plus de 32 millions de personnes, et l’aide sociale directe pour 4 millions de familles (51 milliards versés cumulés à fin 2025, cible de 29 milliards pour la seule année 2026). L’inflation, montée à environ 6 % en 2023, redescend à 0,8 % en 2025. Le Maroc retrouve son « Investment Grade » chez Standard & Poor’s en septembre 2025.
Reste une question ouverte : la dette du Trésor avoisine 1 200 milliards de dirhams à fin 2026 — même si son poids relatif dans l’économie recule, d’environ 71 à environ 66 % du PIB.
Quatre dossiers, au-delà des chiffres macro
Les carburants. Libéralisés en décembre 2015 sous Benkirane pour soulager la Caisse de compensation. Neuf ans plus tard, en novembre 2023, neuf opérateurs — dont Afriquia, propriété du chef du gouvernement en exercice — versent 1,84 milliard de dirhams au Conseil de la concurrence pour entente sur les prix. Le consommateur, lui, n’a jamais vu les marges promises par la concurrence.
La Caisse de compensation, contre l’aide sociale directe. Le système de subventions générales (la Caisse de compensation) est aujourd’hui presque vidé de son contenu — il ne reste plus que le butane, le sucre et la farine. Le gouvernement justifie ce démantèlement par un seul chiffre : sur les anciennes subventions, seuls 8 milliards de dirhams profitaient réellement aux 60 % de familles les plus modestes, contre 47 milliards captés par les ménages aisés et les entreprises.
Huit milliards pour les plus pauvres, quarante-sept pour les autres — la Caisse de compensation en une seule phrase.
L’aide sociale directe censée mieux cibler l’argent public promet 29 milliards de dirhams par an à partir de 2026. Mais le ciblage a un coût : le ministre de la Santé a lui-même reconnu, en mars 2024, que 1,2 million de personnes ont été exclues de l’AMO-Tadamon par le système de notation du Registre social unifié — jugées au-dessus du seuil, sans autre couverture pour autant. Les mères célibataires illustrent bien ce trou : sur 1 359 mères suivies par la coalition 100% Mamans, Solidarité Féminine et Insaf, seules 66 avaient un emploi formel ouvrant droit à la CNSS — les autres, dans l’informel, restent hors radar.
La réforme des retraites. Chantier ouvert depuis 2018, reporté plusieurs fois. Le décret 2021 sur le RCAR est adopté sans concertation syndicale préalable, selon la CDT. Le scénario de réforme globale — âge légal à 63 ans, fusion CNSS-CMR-RCAR — est présenté le 12 mai 2026, à quatre mois du scrutin. La ministre des Finances le reconnaît elle-même : le gouvernement sortant « ne saurait arrêter une position définitive avant la fin de la législature » — la presse marocaine parle d’un dossier « laissé en héritage » au prochain exécutif.
Mais un calendrier chiffré existe déjà, lui : dépôt des textes au Parlement dès mai 2026, examen en sessions extraordinaires en juin-juillet, vote prévu en octobre 2026, entrée en vigueur le 1ᵉʳ janvier 2027. Pour comparaison : en 2021, il avait fallu environ un mois entre l’élection du 8 septembre et l’entrée en fonction du gouvernement Akhannouch (7 octobre), puis une semaine de plus pour que son programme soit investi devant le Parlement. Un vote sur une réforme aussi lourde dès octobre 2026 suppose donc qu’une nouvelle majorité, à peine installée, reprenne sans changement majeur un scénario qu’elle n’aura pas négocié. La question mérite d’être posée : ce calendrier présume-t-il déjà l’accord d’un gouvernement qui, au moment où il est fixé, n’existe pas encore ?
La loi sur la profession d’avocat. Le projet 66.23, adopté en Conseil de gouvernement en janvier 2026 malgré le rejet unanime des barreaux, déclenche une grève nationale qui paralyse les tribunaux plus d’un mois. La mobilisation ne cesse que le 11 février, après qu’Akhannouch a personnellement repris le dossier en main.
Un même schéma se répète sur ces quatre dossiers : un texte s’impose, ou une libéralisation se décide, sans garde-fous suffisants ; la contestation suit ; et l’arbitrage final revient souvent au chef du gouvernement lui-même — pas au ministre technique du portefeuille.
Imposer vite, reporter longtemps
Même schéma, quel que soit le gouvernement en place. Les textes qui contraignent — la loi organique sur le droit de grève, adoptée le 5 février 2025 malgré la rupture syndicale de l’UMT et un vote marqué par l’absence de 74 % des députés — passent, parfois en force. Les réformes qui touchent aux droits et aux équilibres sociétaux avancent à un tout autre rythme : le Code de la famille, annoncé par le Roi en 2022 avec un délai de six mois fixé en 2023, reste en suspens en 2026.
Ce contraste ne date pas du dernier mandat. Il traverse les trois.
Un chiffre qui va changer de définition en pleine campagne
Depuis 2026, le HCP mesure le chômage avec une méthode nouvelle (EMO2026), alignée sur les normes de l’Organisation internationale du travail : n’est désormais comptée comme chômeur « strict » qu’une personne sans emploi, disponible, et ayant activement cherché du travail — un critère plus restrictif qu’avant. Conséquence mécanique, à méthode constante : sur les séries rétropolées publiées par le HCP lui-même, le taux 2025 recule d’environ deux points (environ 13 % selon l’ancienne méthode, contre environ 10,8 % selon la nouvelle). Rien n’indique une manipulation — la réforme suit les normes internationales, et le HCP a publié la rétropolation pour permettre la comparaison. Mais ces mêmes normes internationales imposent que le public soit informé de ce que mesure un chiffre, pas seulement du chiffre lui-même. Quand un parti citera, dans les prochaines semaines, un chômage « en baisse », la question à se poser est simple : de quelle méthode parle-t-il ?
Ce que ça dit avant le 23 septembre
Quinze ans, trois majorités : l’écart entre croissance promise (4,5 à 5,5 %) et croissance réalisée (jamais durablement au-dessus de 3,5-4 %) n’a pas bougé. Le chômage non plus. Alors quand un parti annonce aujourd’hui son propre chiffrage pour 2026 — et plusieurs le font — sur quelles bases de croissance construit-il ses recettes futures ? La réponse, on le verra, n’est pas toujours rassurante.
Reste une question plus structurelle : si les mêmes écarts se répètent sous des majorités aussi différentes que le PJD et la coalition RNI-PAM-Istiqlal, est-ce vraiment le gouvernement qui pilote ces résultats — ou des mécanismes qui lui échappent en partie ? C’est l’objet du prochain volet.
Le Maroc dans les classements internationaux
Au-delà des trois bilans gouvernementaux, quelques repères internationaux permettent de prendre du recul sur quinze ans — avec des données de qualité inégale selon les domaines.
| Domaine | Premier repère | Dernier repère | Évolution |
|---|---|---|---|
| Transparence (corruption, Transparency International) | 80ᵉ/182 pays (2011) | 91ᵉ/182 pays, score 39/100 (2025) | -11 places |
| Développement humain (IDH, PNUD) | 134ᵉ/189 pays (2017) | 120ᵉ/193 pays, score 0,710 — 1ʳᵉ entrée dans la catégorie « élevé » (2025) | +14 places |
| Éducation (PISA, OCDE) | 71-79ᵉ/81 pays (2022, 1ʳᵉ participation complète) | parmi les 10 derniers/91 pays (2025) | net recul sur les deux seuls cycles disponibles |
| Santé (espérance de vie) | 71,1 ans (2004) | environ 75-76 ans (2024), en plateau depuis 2015 | +4 à 5 ans, ralentissement récent |
| Gouvernance (Banque mondiale, WGI) | — | 107ᵉ/156 pays (2024, source secondaire) | dégradation sur 3 des 6 indicateurs depuis 2007 |
| Pauvreté multidimensionnelle (HCP, recensement) | 11,9 % (2014) | 6,8 % (2024), soit environ 2,5 millions de personnes contre environ 4 millions en 2014 | -5,1 points |
Note méthodologique : ces chiffres proviennent de sources différentes (Transparency International, PNUD, OCDE, Banque mondiale, HCP) et ne se prêtent pas tous à une comparaison sur 15 ans pleins — le Maroc n’a par exemple rejoint PISA qu’en 2018. La pauvreté multidimensionnelle (HCP, cartographie 2024 issue du recensement) mesure les privations en éducation, santé et conditions de vie — un indicateur différent du taux de pauvreté monétaire cité dans les diagnostics plus anciens, donc pas directement comparable terme à terme. Le classement gouvernance 2024 provient d’un agrégateur secondaire, à prendre avec prudence.
Un chiffre officiel n’est pas toujours le vécu. Ces progrès nationaux, réels sur le papier, ne doivent pas faire oublier ce qu’ils ne captent pas toujours : le quotidien dans certains quartiers marginalisés et douars reculés. L’électrification rurale est aujourd’hui quasi générale, mais l’eau potable individuelle reste inégale — un peu plus de la moitié des foyers ruraux raccordés directement au réseau — et les chantiers de désenclavement (pistes, routes), d’accès aux hôpitaux de proximité, aux écoles secondaires et aux internats pour filles (Dar Taliba, conçus justement pour éviter le décrochage scolaire) restent, pour beaucoup de douars, un travail en cours plutôt qu’un acquis. La pauvreté demeure d’ailleurs, même dans ces nouveaux chiffres, un phénomène très majoritairement rural : 72 % des personnes pauvres au sens multidimensionnel y vivent encore en 2024.
Ce dossier s’inscrit dans la série jisr.media sur les législatives du 23 septembre 2026. Prochain volet : qui gouverne vraiment le Maroc — le gouvernement, ou l’État ?
Abdesselam Mejlaoui






