Mise à jour : depuis ces élections, le Roi a nommé le gouvernement El Mansouri, sans ministre dédié aux Marocains du monde, et le projet de loi de finances 2027 ne les cite pas une seule fois : nos cinq questions au gouvernement.
Législatives au Maroc : la presse étrangère regarde, mais pas tout le monde
Couverture internationale des élections législatives Maroc 2026 : plus libre que la presse locale, mais presque aveugle sur des millions de Marocains du Monde
Ce mercredi 23 septembre, le Maroc a voté. Et le monde regardait. France 24, RFI, l’AP, Al Jazeera, l’agence espagnole EFE : les grands médias internationaux ont tous envoyé des équipes ou publié des analyses.
Leur ton surprend. Il est plus direct et plus critique que celui de la plupart des médias marocains. Pourtant, un groupe entier manque à l’appel dans leurs reportages : les Marocains du Monde.
Ce que la presse étrangère ose dire
Premier constat : les médias internationaux parlent librement de ce qui fâche.
L’Associated Press décrit une élection marquée par une frustration grandissante chez les jeunes, un chômage élevé malgré une économie florissante, et des demandes pour de meilleures écoles, de meilleurs hôpitaux et plus de logements. L’agence ajoute que le futur gouvernement travaillera aux côtés d’une monarchie puissante qui conserve une large autorité sur les affaires stratégiques.
Al Jazeera pose la question qui dérange. Au-delà de la course entre partis, les citoyens croient-ils encore que le système politique peut répondre aux problèmes de leur quotidien ? La chaîne rappelle qu’un sondage Afrobarometer publié en mars montrait qu’environ un tiers seulement des Marocains de 18 à 35 ans faisaient confiance au Parlement, au chef du gouvernement et aux partis.
Côté francophone, France 24 résume la campagne en quelques mots : pouvoir d’achat, emploi et inégalités, dans un climat de défiance envers les partis. RFI souligne le paradoxe d’une économie qui affiche une croissance solide et multiplie les grands projets, mais laisse de côté une partie de la population, notamment les jeunes. Slate va plus loin. Le magazine reprend la formule de « monarchie exécutive », employée par Mohammed VI lui-même en 2001, pour se demander si l’élection des 395 députés est autre chose qu’une façade.
Une telle question se pose rarement aussi franchement dans la presse locale. Il faut dire que ce scrutin se tient sous de nouvelles dispositions légales qui durcissent les sanctions contre la production de fausses nouvelles. Pour un média marocain qui dépend des aides de l’État, la marge de manœuvre est étroite. Nous l’avons montré dans notre dossier sur l’indépendance de la presse.
Ceuta : le miroir espagnol
En Espagne et en Amérique latine, un seul mot domine : Ceuta.
L’agence EFE décrit un vote tenu sous un important déploiement policier à la frontière de Ceuta, pour empêcher de nouveaux passages après la traversée récente de dizaines de milliers de jeunes. Elle relève un silence gênant : les discours officiels ne mentionnent pas les victimes, au moins 141 selon des organisations civiles.
Mais attention. Cette liberté de ton a aussi ses intérêts. La presse espagnole lit le scrutin à travers ses propres priorités. Pour Madrid, le résultat conditionne la relation bilatérale sur trois fronts : la frontière de Ceuta et Melilla, la gestion migratoire, et le dialogue politique sur l’intérieur, la pêche et les contrôles frontaliers.
Indépendante des pressions de Rabat, oui. Neutre, pas tout à fait.
Qui décide vraiment ? Personne ne le sait
Sur l’issue du vote, les lectures divergent. France 24 parle d’un scrutin sans grand favori. EFE nuance : les sondages sont interdits au Maroc, mais les sites de paris convergent avec l’humeur de la rue vers une continuité de la coalition au pouvoir.
Un pays où l’on devine le résultat grâce aux parieurs plutôt qu’aux sondeurs. Tout est dit ?
28,05 % à 17 h : le chiffre qui dérange
La presse internationale avait annoncé une forte abstention. Les chiffres de la journée lui donnent raison.
À 17 h, deux heures avant la fermeture des bureaux, la participation nationale n’atteignait que 28,05 %, selon le ministère de l’Intérieur. En 2021, à la même heure, 36 % des inscrits avaient déjà voté. Le taux final de 2021 avait atteint 50,18 %.
La comparaison doit être nuancée. En 2021, les législatives, les communales et les régionales se tenaient le même jour, avec une forte mobilisation des machines partisanes et des relais locaux. Cette année, seule la Chambre des représentants est en jeu. Le vote a perdu son moteur local.
Mais l’écart reste parlant. Et ce taux ne dit pas tout. Il se calcule sur les inscrits, pas sur tous les Marocains en âge de voter. Or les listes ont fondu : 15,8 millions d’inscrits cette année, contre près de 18 millions en 2021. Chez les jeunes, la chute est brutale. La part des 18-24 ans parmi les inscrits est passée de 8 % à 4 %.
Autrement dit, une partie de la jeunesse n’a même pas pris la peine de s’inscrire. Elle ne figure donc pas dans le calcul de l’abstention.
La carte est aussi très inégale. À 15 h, la région de Laâyoune-Sakia El Hamra affichait déjà 45,40 %, contre 21 % à l’échelle nationale. Dans les grandes villes, l’ambiance était bien plus calme.
Un Parlement élu par un électorat vieillissant et rural, pendant que les jeunes regardent ailleurs. Est-ce vraiment une surprise ?
Les femmes : présentes par la loi, rares ailleurs
À première vue, le chiffre est encourageant. Sur 7 288 candidatures, 2 658 sont des femmes, soit environ 36 %.
Mais il faut regarder de plus près. Parmi elles, 1 783 se présentent sur les listes régionales. Or ces 90 sièges régionaux sont réservés aux femmes par la loi. Il reste donc 875 candidates dans les circonscriptions locales, sur environ 5 500 candidatures. À peine 16 %.
Autrement dit, là où la loi n’impose rien, les partis présentent surtout des hommes.
Le quota a au moins le mérite d’exister. Il ouvre une porte. Pour les Marocains du Monde, il n’y a même pas de porte.
Le grand absent : les Marocains du Monde
Voici le cœur du problème. Dans cette couverture pourtant riche, les Marocains du Monde (MDM) sont presque invisibles.
Parmi les grands médias internationaux, seul The New Arab consacre quelques lignes à leur situation. Il rappelle que la revendication d’une participation politique directe des Marocains de l’étranger est sur la table depuis des années, freinée par le mode de scrutin, le découpage et la sensibilité politique de l’affiliation partisane à l’étranger.
L’ironie est cruelle. Les lecteurs de France 24 à Paris, d’El País à Madrid ou de RFI à Bruxelles comptent des centaines de milliers de Marocains. Ces médias les voient comme des immigrés chez eux, rarement comme des électeurs marocains.
Un poids économique énorme
Pourtant, leur poids est immense. Les transferts de fonds des Marocains résidant à l’étranger ont dépassé 122 milliards de dirhams en 2025, contre 118,9 milliards l’année précédente, selon l’Office des changes.
C’est plus que bien des secteurs d’exportation. C’est une bouée pour des milliers de familles. C’est une source majeure de devises pour le pays. Leur situation mérite d’ailleurs d’être suivie sur d’autres fronts, comme celui des retraités.
Et en retour ? Aucun siège.
Un droit promis depuis 2011
Sur papier, la question est réglée depuis quinze ans. L’article 17 de la Constitution de 2011 reconnaît aux Marocains résidant à l’étranger le droit d’être électeurs et éligibles, et renvoie à la loi le soin d’organiser leur participation. Cette loi n’a jamais créé de représentation directe.
La dernière tentative remonte à 2021. En mars de cette année-là, un amendement visant à instaurer le vote direct des MRE a été rejeté par 244 voix contre 18.
Aujourd’hui, presque tous les partis se disent favorables. Mais chacun a sa formule. Selon Le Brief, le PPS plaide pour un scrutin dans les consulats, le PJD pour le vote direct avec des circonscriptions à l’étranger, l’Istiqlal évoque 60 sièges et l’USFP 30 sièges supplémentaires. Des propositions incompatibles entre elles. Résultat : le statu quo. Nous avions d’ailleurs abordé ces questions dès la fin août et avec Souad Frikech, candidate de l’Alliance de la gauche.
Voter par procuration, ou ne pas voter
Concrètement, comment un Marocain de Montréal vote-t-il aujourd’hui ? Par procuration, en ligne, depuis le 24 août.
C’est un progrès. Avant, il fallait se déplacer au consulat. Mais cette procédure ne constitue pas un système de vote en ligne. Le mandataire doit être inscrit sur la liste électorale d’une commune du Royaume, et il ne peut pas avoir déjà été désigné par un autre électeur résidant à l’étranger.
En clair : il faut trouver au Maroc un proche de confiance qui ira voter à votre place, dans une commune où vous ne vivez peut-être plus depuis trente ans.
Et combien de MDM ont utilisé la plateforme ? Mystère. À trois semaines du vote, le ministère de l’Intérieur n’avait communiqué aucune donnée sur son utilisation. Pire : le nombre de Marocains de l’étranger inscrits sur les listes électorales n’apparaît pas dans les statistiques publiques du corps électoral.
Sans ces chiffres, impossible de mesurer leur participation. On pourra donc continuer à dire qu’ils « ne s’intéressent pas » à la politique. Sans preuve, dans un sens comme dans l’autre.
Deux silences qui se répondent
Au final, les MDM subissent un double oubli. Rabat les courtise pour leurs devises et leurs compétences, comme nous l’avons décrit dans notre chronique sur le paradoxe « cerveaux bienvenus, bras de trop ». Mais il leur refuse une voix au Parlement. Les médias internationaux, eux, les voient comme des immigrés chez eux, jamais comme des citoyens marocains à part entière.
Entre les deux, un vide. Des millions de personnes qui financent, investissent, reviennent chaque été, et ne pèsent rien dans les urnes.
Les bureaux de vote ont fermé à 19 h. Le dépouillement dira qui gouvernera. Il ne dira rien de ceux qui ne sont plus inscrits, ni de ceux qu’on n’a jamais comptés.
FAQ – Élections législatives Maroc 2026 et Marocains du Monde
Les Marocains du Monde peuvent-ils voter aux législatives 2026 ? Oui, mais seulement par procuration. Ils désignent en ligne un électeur inscrit dans une commune au Maroc, qui vote à leur place le jour du scrutin.
Y a-t-il des députés élus par les Marocains du Monde ? Non. Aucun des 395 sièges de la Chambre des représentants n’est réservé aux MDM, malgré l’article 17 de la Constitution de 2011.
Combien les MDM envoient-ils au Maroc ? Plus de 122 milliards de dirhams en 2025, selon l’Office des changes.
Quel était le taux de participation aux législatives 2026 ? Il était de 28,05 % à 17 h, contre 36 % à la même heure en 2021. Le taux définitif sera publié après le dépouillement.
Combien de femmes sont candidates aux législatives 2026 ? 2 658 sur 7 288 candidatures, dont 1 783 sur les listes régionales réservées aux femmes. Dans les circonscriptions locales, elles ne sont qu’environ 16 %.
Pourquoi la presse internationale est-elle plus critique ? Elle échappe aux contraintes financières et légales qui pèsent sur les médias marocains. Mais elle lit aussi le scrutin selon les intérêts de son propre pays, comme le montre la couverture espagnole centrée sur Ceuta.







